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"Prison Breakfast", tournage aux Baumettes pour préparer la sortie

Formation

Jordan à la perche, Salem à la caméra, Eric en régie, Moussa au montage: pour "Prison Breakfast", sorte de "Top Chef" aux Baumettes, quatre détenus apprennent les ficelles des métiers de l'audiovisuel, au SAS, la Structure d'accompagnement vers la sortie de la prison marseillaise, première du genre en France.

Devant l'objectif: Christophe Negrel, le chef du restaurant marseillais Lauracée, au fourneau dans la cellule de Sofiane. Seul outil: une plaque électrique à induction. Un défi: faire de "la bonne bouffe" à partir de la "gamelle" des prisonniers, un plateau-repas pas forcément ragoûtant.

En une demi-heure, le tour est joué. Un oignon revenu dans la poêle, les beignets de poulet mélangés à de la crème fraiche et de la mie de pain et transformés en farce. Sofiane peut déguster "une galette végétale et animale" agrémentée de romarin, de pissenlit et de quelques pétales de violettes cueillis dans le mini-jardin de la prison.

"Un chef aux Baumettes" sera diffusé sur INside TV, le canal de télévision interne de l'établissement, bientôt accessible dans les autres prisons françaises. Ce documentaire est l'un des éléments de la saison 6 de "Prison Breakfast", un des programmes réalisés par les détenus dans le cadre de cette formation à l'audiovisuel dispensée par l'association marseillaise Lieux Fictifs. Chaque année, un chef différent bien sûr.

"Ils m'ont accueilli chez eux, ils m'ont fait visiter, et on a fait de la bouffe. J'ai juste apporté deux-trois éléments pour faire chanter leur plat. C'était même bon", sourit Christophe Negrel, de retour aux Baumettes début avril, pour découvrir les images tournées lors de ses trois après-midi derrière les barreaux, entre janvier et mars, et notamment celles de ce menu complet, entrée-plat-dessert, élaboré en direct, dans la rubrique "gamelle étoilée".

- "Comme du linge sale" -

Si l'expérience a été "une récréation" pour Christophe Negrel, Moussa en est ressorti changé. "Au début, je suis plus venu à cette formation pour la curiosité et pour les RPS (les remises de peine supplémentaires), et aussi pour la paye (280 euros par mois)", explique ce jeune homme de 23 ans, large sourire aux lèvres.

"J'ai flirté avec la caméra, la perche, mais c'est le montage qui m'a accroché. Avec le montage c'est toi le maître, c'est gratifiant", explique ce minot marseillais en jonglant avec le logiciel Final Cut, sur l'ordinateur, dans la régie du plateau de tournage de 250 m2: "C'est comme du linge sale, tu le laves, et il devient propre".

"Moi, le montage, j'y arrive pas. Je me sens mieux dans le son", explique Jordan, 23 ans, "El Gitano". Eric, 46 ans, est le patron côté régie, fort de son expérience de machino-tapissier au Châtelet, à Mogador ou au Bataclan à Paris. "C'est notre José Mourinho à nous", lance Redouane, en comparant le patriarche du groupe à l'entraîneur star du Real Madrid ou du Manchester United.

Avec Moussa, Jordan, Eric et Redouane, ils sont six autres à avoir été retenus pour cette formation. "Forcément des détenus condamnés à des courtes peines, et proches de la sortie. C'est le principe du SAS", explique Aurore Cayssials, la directrice de cette structure née le 29 juin 2018, où 85 détenus sont suivis.

- Nabila maire de Marseille -

Encore expérimental, le SAS des Baumettes devrait être copié bientôt à Toulon et Avignon. D'ici 2020, 2.000 places en SAS doivent être créées, dans une quinzaine de villes, a annoncé la ministre de la Justice Nicole Belloubet, en octobre.

Le principe: "Un pied dedans, un pas dehors, pour éviter les sorties sèches", explique la directrice du SAS de Marseille. Accompagnement pour trouver un foyer, monter un dossier RSA ou mettre à jour sa carte Vitale ; prise de rendez-vous avec Pôle Emploi ; cours scolaires, formations, activités culturelles ou sportives: chaque détenu est accompagné, avec des sorties "hors les murs".

Avec Lieux Fictifs, Khaled et Jordan ont ainsi posé leur caméra à l'Aflam, le festival du film arabe, début avril à Marseille. D'autres détenus, avec d'autres associations, ont participé à des opérations de nettoyage des plages, des maraudes citoyennes, des clubs de parole en public ou des sorties à la voile avec des handicapés.

"Dans le pire, on amène le mieux, quand la barre est haute, les gens se lèvent", explique Caroline Caccavale, cofondatrice de Lieux Fictifs, à l'oeuvre aux Baumettes depuis 1997 "pour relier le dedans et le dehors".

Parmi les autres productions télévisées des détenus, trois saisons de "Wesh taxi", les aventures d'un chauffeur et de ses passagers. Dans la saison 3, en 2050, Marseille a pour maire Nabila, "ex-star de la télé-réalité devenue une figure politique des Femen", le stade Vélodrome a été transformé en piscine olympique, et les Baumettes sont une université, dans "la vallée silicone".

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