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Chypre: après un demi-siècle d'exil, un homme retrouve ses terres

Après l'invasion du nord de Chypre par l'armée turque en 1974, Nikolas Skurides a été contraint, comme des milliers de personnes, d'abandonner son village natal pour rejoindre le sud de l'île, toujours coupée en deux aujourd'hui.

Mais depuis le mois dernier, cet homme âgé de 79 ans vit à nouveau à Kozanköy (Larnaca Tis Lapithos en grec), où il a pu rentrer et rebâtir sa maison après quasiment un demi-siècle d'exil et un long bras de fer avec l'administration.

"Je voulais passer la dernière partie de ma vie là où j'avais vécu la première, je voulais mourir là où j'ai grandi", explique M. Skurides, fine moustache blanche et regard doux sous d'épaisses lunettes, à l'AFP qu'il reçoit chez lui.

Premier Chypriote-grec autorisé à rebâtir sa maison dans le nord depuis l'invasion turque, le septuagénaire prône aujourd'hui le dialogue d'individu à individu et se voit comme la preuve que l'empathie peut contribuer à résoudre les maux de l'île divisée.

En 1974, l'armée d'Ankara, affirmant vouloir protéger les droits de la minorité chypriote-turque, envahit la partie nord de Chypre en réaction à un coup d'Etat visant à rattacher l'île à la Grèce.

La République de Chypre, membre de l'Union européenne, n'exerce aujourd'hui son autorité que sur les deux tiers sud de l'île. Au nord, se trouve l'autoproclamée République turque de Chypre du Nord (RTCN), uniquement reconnue par Ankara.

Le 15 août 1974, moins d'un mois après le début de l'invasion, M. Skurides quitte son village. Il a 34 ans et ne rêve alors plus que du jour où il pourra revenir.

- "Tous humains" -

Une première lueur d'espoir apparaît en 2003: les négociations qui préparent l'intégration de Chypre à l'UE mènent à l'ouverture de points de passage sur la "ligne verte", cette frontière jusqu'alors hermétique qui sépare l'île.

Cette année-là, M. Skurides retourne dans son village pour la première fois en 30 ans et constate, bouleversé, que sa maison n'existe plus. Elle a été détruite mais il ne sait pas comment. Il n'en tient toutefois pas rigueur aux nouveaux résidents qui ont repeuplé le village.

"A partir de 2003, j'ai bu, mangé, ri avec les Chypriotes-turcs", raconte-t-il. "Pour moi, nous sommes tous humains, qu'importe la religion, la langue, ou la nationalité".

Au fil des allers-retours entre le Sud et le Nord, il se lie d'amitié avec les nouveaux habitants.

"J'ai compris qu'eux aussi avaient vécu les mêmes choses que moi, qu'ils avaient dû abandonner leurs maisons du Sud, que nous partagions la même situation."

Un jour, M. Skurides apprend que le terrain où se trouvait sa maison n'a pas été cédé.

Il décide alors de saisir la Commission des Biens Immobiliers (TMK), une institution fondée en 2005 par Chypre-Nord à la demande de la Cour Européenne des Droits de l'Homme, chargée de statuer sur les litiges liés à la propriété.

- Pas de barbelés -

La décision de justice lui parvient en septembre 2017: il a pu récupérer son terrain avant d'être autorisé à reconstruire sa maison, une première pour un Chypriote-grec.

Après 11 mois de travaux, les travaux sont terminés en septembre 2019 sur le lieu où se trouvait l'ancienne maison.

Si le processus a pris tant de temps, raconte-t-il, c'est parce que certains villageois se sont opposés à l'idée qu'il construise sur ce terrain, et l'autorisation de la TMK a traîné avant de devenir effective.

Malgré les obstacles, il affirme n'avoir jamais voulu abandonner.

"Je suis si content de pouvoir passer mon temps chez moi, entouré de mes amis, de mes enfants à qui je peux raconter les souvenirs de ma jeunesse", dit-il.

Après avoir été séparé de son village par des barbelés pendant des décennies, M. Skurides a choisi de n'élever aucune séparation autour de son terrain.

"Je ne voulais pas qu'il y ait des barbelés entre ma maison et celles de mes voisins. Je ne veux pas que les gens s'enferment derrière des murs", souligne-t-il. "Tant que les politiciens ne s'en mêlent pas, les gens n'ont pas de problèmes les uns avec les autres".

Alors que le dernier cycle de négociations sur la réunification de l'île a échoué en 2017, M. Skurides espère aujourd'hui que "les choses vont s'arranger".

"Si on évalue la situation avec humanité plutôt qu'en termes d'intérêts, la solution est simple. A Chypre, nous avons tous fait des erreurs. Ce qu'il faut, c'est en tirer des leçons."

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