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Les ambitions artistiques de Hong Kong à l'épreuve des visées chinoises

Chine

Dans son studio ensoleillé de Hong Kong, l'artiste Kacey Wong contemple la mer à travers les barreaux d'une cage rouge "communiste". C'est sa façon de protester dans une ville dont les ambitions artistiques cadrent mal avec l'emprise croissante de Pékin.

L'ancienne colonie britannique est connue pour ses galeries privées prestigieuses et les foires internationales comme celle d'Art Basel qui s'ouvre cette semaine. Mais Hong Kong veut devenir un poids lourd culturel et, à coup de centaines de millions d'euros, se dote d'espaces artistiques publics.

Les artistes du cru ont cependant l'impression que l'influence grandissante de Pékin crée un climat peu propice à la créativité, qui menace la scène culturelle naissante.

"Ces espaces artistiques soutenus par le gouvernement ne sont déjà plus sûrs", juge Kacey Wong, qui s'est assis dans sa cage devant le gouvernement de Hong Kong le 1er juillet dernier, pour l'anniversaire de la rétrocession de la mégapole par Londres à Pékin en 1997.

"La ligne rouge est invisible et se déplace sans cesse", dit l'artiste de 49 ans à l'AFP.

Le territoire semi-autonome bénéficie sur le papier de droits inconnus sur le continent, en vertu du principe "Un pays, deux systèmes".

Ceux qui ont le sentiment que ces droits s'érodent ont vu leurs craintes confirmées en novembre par l'annulation d'une exposition très attendue du caricaturiste chinois Badiucao. Les organisateurs avaient fait état de "menaces" chinoises.

- Rang international -

Une semaine plus tard, une intervention de Ma Jian, auteur de livres satiriques interdits en Chine, avait été annulée par le nouveau Centre artistique Tai Kwun avant d’être autorisée à la dernière minute.

La liberté d'édition a également pris un coup avec la disparition en 2015 de cinq libraires connus pour diffuser des ouvrages salaces sur les dirigeants chinois. Ils ont été emprisonnés en Chine.

Ces défis inédits pour la liberté d'expression surviennent au moment où le gouvernement investit sans compter dans l'art et la culture.

Après le centre Tai Kwun - une ex-prison coloniale et une cour de justice rénovées pour 3,8 milliards de dollars hongkongais (428 millions d'euros) via un partenariat public-privé - , le musée d'art contemporain M+ ouvrira sur 60.000 m2 en 2020.

M+ et le Xiqu, dédié à l'opéra chinois, font partie d'un nouveau pôle d'art et de culture appelé District culturel de Kowloon West, d'un coût de 21,6 milliards de dollars hongkongais et qui doit permettre "à Hong Kong de se hisser au rang des grandes villes du monde", selon les mots de la cheffe du gouvernement de l'ex-colonie britannique Carrie Lam.

D'aucuns craignent pourtant que le territoire ne prenne le chemin de Singapour: cette cité-Etat bénéfice d'une scène culturelle vivace mais dépendante des pouvoirs publics qui peuvent retirer leurs financements dès qu'une oeuvre d'art leur déplaît.

- "Difficile de dire non" -

Les critiques redoutent une autocensure future des artistes à Hong Kong face aux sujets sensibles.

"Tai Kwun et West Kowloon vont offrir des opportunités", explique Wen Yau, doctorante qui écrit une thèse sur la participation des artistes aux mouvements sociaux à l'Université baptiste de Hong Kong. "C'est assez facile d'attirer des gens et ce seront des artistes obéissants. Une fois qu'on dépend des financements, il est difficile de dire non".

Cosmin Costinas, directeur de Para Site, l'un des centres d'art contemporain les plus anciens de Hong Kong, juge que les artistes locaux ne pratiquent pas encore l'autocensure.

Mais la censure existe selon lui du fait des intermédiaires. "Il est important de comprendre qu'une majorité (des cas de censure) ne sont pas venus directement des centres de pouvoir mais de divers intermédiaires qui avaient eux-même peur".

Ces propos étayent les impressions de l'AFP. Le service de presse de West Kowloon a refusé d'autoriser des interviews sur ce sujet avec les directrices de M+ et du centre Xiqu. Le service de communication a également refusé un entretien avec le chargé des arts de Tai Kwun, Tobias Berger.

Seule exception, Eve Tam, directrice du Hong Kong Museum of Art, qui rouvrira ses portes cette année après des travaux de rénovation: elle promet d'accorder "toute liberté aux artistes afin qu'ils aient leurs propres opinions" sur les questions sensibles.

- "Ils s'en vont" -

Des créatifs préfèrent ne pas prendre de risques. "Certains de mes amis artistes sont partis, en Allemagne et à Taïwan. Ils ne veulent pas rester à Hong Kong", dit l'artiste Man Chan, 32 ans, assistant au studio de M. Wong. "Bien sûr qu'ils sont en colère. Mais ils ont beau essayer, ils ne peuvent aider la mère patrie. Alors ils s'en vont".

Ceux qui restent envoient parfois leurs oeuvres à l'étranger. Des croquis de "la révolte des parapluies" de 2014 à Hong Kong, vaste mouvement pour la démocratie, ont été montrés en 2018 au British Museum de Londres lors d'une exposition sur la dissidence.

A l'époque, M+ avait dit à l'AFP ne pas avoir l'intention d'exposer ce genre d'oeuvres. Ce qui n'empêche pas certains jeunes artistes de se battre.

"Hong Kong a toujours compté pour moi. Comme artiste, j'ai toujours voulu évoquer ces sujets au travers de mes créations", dit Siu Wai-hang, 32 ans. Il avait obtenu en 2018 le prix hongkongais des droits humains pour la vidéo d'une manifestation du 1er juillet.

M. Wong est d'accord. "Ne vous imaginez pas que les gens vont complètement renoncer, même sous un régime super répressif".

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