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Suite à l'affaire du "Sauvage", l'UNESCO retire la Ducasse d'Ath du patrimoine culturel immatériel de l’humanité

L'Unesco a décidé vendredi de retirer la Ducasse d'Ath de sa liste du patrimoine immatériel, "au nom de la lutte contre le racisme", indique, dans un communiqué, le cabinet de la vice-présidente du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Bénédicte Linard.

Le Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l'Unesco a décidé de retirer la reconnaissance de l'événement hennuyer en raison du personnage du "Sauvage", grimé de noir et introduit à la Ducasse d'Ath en 1873. "Un processus de réflexion est en cours à Ath pour faire évoluer le personnage du 'Sauvage' et plusieurs alertes avaient été envoyées aux autorités communales athoises pour qu'elles l'accélèrent, et ainsi éviter le retrait", rappelle le cabinet de la ministre francophone de la Culture.

Face à une "pression internationale et sociétale forte et légitime", poursuit le communiqué, la Belgique a décidé "de demander elle-même le retrait de la Ducasse", pour essayer de "sortir par le haut de cette situation difficile, rappeler avec fermeté son engagement dans la lutte contre le racisme et les discriminations sous toutes leurs formes et sa compréhension des reproches exprimés par de nombreuses voix, et protéger le patrimoine ainsi que l'image de notre pays".

Le cabinet de la ministre francophone de la Culture souligne que "des évolutions de notre folklore, à Ath et ailleurs, sont déjà intervenues dans le passé". Il espère que "le travail de concertation et de réflexion en cours à Ath pourra se poursuivre afin de permettre à notre patrimoine et à notre folklore de garder son caractère joyeux reconnu et ancré dans son époque, grâce à des moments de partage où chaque personne se sent respectée et bienvenue".

Voici la réaction des autorités athoises par communiqué

[...] Cette décision nous attriste profondément.

Le débat de ce matin s’est focalisé sur les principes de respect des peuples et des droits de l’homme. Les pays représentés à l’Unesco ont voulu faire un exemple avec le Sauvage de laDucasse d’Ath.

Bien entendu, nous condamnons fermement le racisme et nous souscrivons pleinement à tous les principes qui ont été discutés.

Il est cependant regrettable que l’UNESCO ne nous ait pas permis de mener à bien le processus que nous avions initié. Depuis 2019, nous avons pris conscience de la problématique posée par le Sauvage. Nous avons mené un dialogue ouvert et honnête avec les acteurs du folklore, les associations et la population athoise. Une table ronde a été organisée, un site Web avec des supports pédagogiques avec différents points de vue avaient appelé à la réflexion. Suite à cela, une enquête ouverte a été menée, un travail pédagogique est toujours en cours de réalisation avec les écoles (aussi bien primaires que secondaires) de notre Ville. Le personnage du Sauvage lui-même avait déjà fait des gestes d’ouverture.

Voici quelques semaines, le conseil communal de notre ville a pris la décision de mettre en place une commission citoyenne du folklore. L’objectif était de consulter la communauté athoise pour dégager une solution définitive à la problématique du Sauvage. Il est dommage que l’UNESCO n’ait pas tenu compte de cette dynamique positive et citoyenne. Aujourd’hui, nous avons l’impression d’être l’objet d’un amalgame et d’un procès d’intention.

Nous déplorons que la Ducasse d’Ath, et plus largement notre population dans son ensemble, soit assimilée au racisme. Nous sommes profondément convaincus que notre réflexion doit se poursuivre. La commission citoyenne du folklore devra mener à bien ses réflexions dans les prochaines semaines.

La Ducasse d’Ath existe depuis six siècles. Elle a connu toutes les difficultés et les aléas de l’histoire. Elle s’est toujours adaptée au contexte de la société. Elle devra une nouvelle fois en faire la preuve.

"On pourra parler de victoire lorsque le 'Sauvage' n'existera plus comme il est" (Unia)

"Ce sera une victoire quand le personnage du 'Sauvage' n'existera plus comme il est. Mais, si lors des cinq ou dix prochaines années, il reste comme tel, on n'aura rien gagné", a réagi vendredi soir auprès de Belga le directeur d'Unia, Patrick Charlier.

epuis 1873, la Ducasse d'Ath met en scène un personnage baptisé le "Sauvage", interprété par une personne grimée en noir. Jusqu'à l'an dernier, il portait également un anneau dans le nez et des chaînes aux poignets. Ce "blackface" est largement décrié par les collectifs antiracistes, qui dénoncent son caractère négrophobe. "Ce personnage pose réellement problème", juge M. Charlier. Néanmoins, la décision de l'Unesco l'étonne tout de même "car nous sommes en contact avec les autorités communales et nous avions l'impression qu'elles avaient manifestement la volonté de faire évoluer ce personnage", explique le directeur d'Unia.

Ce dernier pensait dès lors que l'organisation onusienne placerait plutôt la Ducasse d'Ath sous surveillance, faisant pression sur les autorités et les forçant peut-être à modifier ce que d'aucuns considèrent comme du folklore. Patrick Charlier craint que la décision de l'Unesco ne braque les autorités communales, même si, dans une première réaction auprès de Belga, le bourgmestre d'Ath Bruno Lefebvre a confirmé que la "réflexion doit se poursuivre". 

À la question de savoir si le retrait de la reconnaissance de l'Unesco pouvait constituer une victoire pour la lutte antiraciste, Patrick Charlier juge que la vraie victoire serait que "le personnage n'existe plus comme il est". Le directeur d'Unia renvoie dès lors à la prochaine édition, en 2023, pour juger d'une éventuelle évolution de la Ducasse d'Ath.

Bruxelles Panthères satisfait mais aussi triste de la décision de l'Unesco

Mouhad Reghif, porte-parole du collectif Bruxelles Panthères, s'est dit à la fois satisfait du retrait, mais également triste et amer. Ce collectif avait dénoncé en 2019 auprès de l'organisation onusienne la présence du "Sauvage" lors de cet événement. "La première réaction est de la satisfaction car une autorité, une institution prestigieuse, nous donne raison sur toute la ligne (...), ce qui légitime notre travail", pointe auprès de Belga M. Reghif. "On est contents d'avoir eu raison et que (l'Unesco) exclue le racisme" des initiatives culturelles qu'elle promeut. "Mais on ressent aussi de la tristesse, car la Belgique est humiliée internationalement et cela ne résout pas le problème de négrophobie et de racisme dans notre pays", poursuit le porte-parole de Bruxelles Panthères.

Il craint également que le retrait de la reconnaissance de l'Unesco n'aboutisse pas à l'abandon du personnage du "Sauvage". En effet, sur les réseaux sociaux, certaines personnes se réjouissent de ce retrait, expliquant que, désormais, elles pourront vivre comme elles l'entendent ce qu'elles considèrent comme du folklore. Pour M. Reghif, la victoire n'est cependant pas que symbolique. "C'est une exclusion grave et c'est la deuxième fois qu'un élément belge est enlevé (de la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'Unesco, NDLR), après le carnaval d'Alost", souligne-t-il.

Le porte-parole du collectif regrette qu'après le retrait du carnaval d'Alost en 2019 - en raison de "répétitions récurrentes de représentations racistes et antisémites" -  et sa dénonciation du caractère raciste du "Sauvage" à Ath, "on n'ait pas avancé". Il déplore également un "silence politique" sur la question. Il pointe d'ailleurs que la Belgique n'a voté pour le retrait de la Ducasse d'Ath de la liste de l'Unesco qu'en fin de session, "lorsqu'elle n'avait pas d'autre choix". "On ne peut pas parler de retrait de la Belgique", insiste-t-il.

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