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Philippe, un Bruxellois de 48 ans, n'avait jamais joué en bourse. Il s'est décidé à le faire via BFM Markets, un site de trading d'options binaires, il y a quelques semaines. Et vous allez vite le comprendre, il regrette amèrement son "investissement".
Le web fait peur, car les arnaques y prennent des formes diverses et variées. Et de plus en plus perfides, car les gens commencent à se méfier. Des sites de "trading binaire", sous couvert d'investissements plus ou moins légaux, promettent des profits de 85% en moins d'une heure. Or, Philippe, qui a contacté la rédaction de RTL via la page Alertez-nous, vient de perdre 5.000€ en quelques jours. Voici son témoignage. Mais avant tout, un peu de "technique". C'est quoi, le trading binaire ?
Le trading d'options binaires, pour faire simple, c'est le fait de jouer en bourse mais en pariant de manière très basique sur l'évolution d'une valeur. Par exemple, vous "misez" sur le taux de change Euro – Dollar. Si vous pensez que l'EUR/USD va clôturer à un niveau supérieur au cours actuel, vous achetez une option binaire à la hausse (appelée call). À l'inverse, si vous pensez que le cours de l'EUR/USD va terminer sous le niveau actuel, vous achetez une option binaire à la baisse (put).
Selon les termes du contrat que représente cette option, elle expire à une certaine date (et une certaine heure). En gros, vous pensez que le cours EUR/USD va baisser à 17h, et vous achetez une option à 100€, avec un rendement de 80%. Si ça baisse effectivement, vous retouchez le montant investi (100 €) plus sa prime de 80 %, soit 80 €. Mais si ça ne baisse pas, vous perdez tout, soit 100€. C'est tout ou rien, c'est blanc ou noir, c'est 1 ou 0… d'où le nom, option "binaire". Philippe n'avait jamais investi
Vous l'avez compris, le trading d'options binaires comporte des risques. Que certains sont prêts à prendre, quand il y a de l'argent à la clé. C'est le cas de Philippe, 48 ans, de la région de Bruxelles. Il savait qu'il prenait des risques, mais il ne savait pas qu'il avait affaire à des gens malhonnêtes, qui lui ont fait perdre 5.000€ en quelques jours. "Je n'avais jamais investi auparavant. Je ne suis pas du tout joueur. J'ai un ami qui joue en bourse en ligne, de manière plus traditionnel". C'est sans doute via cet ami que BFM Markets a téléphoné à Philippe. "Ils m'ont appelé plusieurs fois, ils m'ont expliqué ce qu'on pouvait faire sur leur site. Ils ont dit qu'ils étaient des pros, et ils étaient crédibles. Ils m'ont tout expliqué, et m'ont assuré un suivi".
En confiance, Philippe a accepté d'investir. "Ils m'ont conseillé de faire un virement de 10.000€, sur un compte Fortis. J'ai décidé de limiter la somme à 5.000€". "Comme au poker"
Avec un compte bien fourni, Philippe se sentait prêt à gagner de l'argent. Et au début, comme promis, "il y avait un suivi: j'étais en contact quotidien, via Skype, téléphone ou email, avec des conseillers". Des Français "plutôt sympathiques", mais qui n'avaient pas l'air "de tous s'y connaître". Très vite, Philippe se rend compte que "c'est comme si on jouait au poker". Il mise de petites sommes. "On jouait 20 euros et sur 20 minutes, on devait estimer si la valeur allait baisser ou augmenter. Il me conseillait par téléphone mais je perdais chaque fois".
Les pseudo-conseillers de BFM Markets lui disent de "miser plus". Mais rien ne change, les prévisions de Philippe sont perdantes et après quelques jours, il a déjà perdu 1.000 €. Il veut arrêter… et perd tout en 22 minutes"Il me restait 4.000€ et j'ai voulu arrêter", nous explique Philippe, désireux de limiter la casse. "Ils m'ont alors proposé de gérer eux-mêmes mon compte. Ils m'ont dit que j'allais gagner de l'argent. Je leur ai donné mon accord et mes accès".
Bien mal lui en prit. "Ils ont tout perdu en très peu de temps. 4.000 euros…"
A bien regarder la copie d'écran des "Ventes" de Philippe sur son compte BFM Markets, on constate que 4.150 euros ont été misés à 21h08, sur des options "Binary Pétrole". Date d'expiration de l'option: 21h30. En 22 minutes, son compte a donc été vidé par les "experts"…
Pas d'argent, pas de contact
Et comme par hasard, depuis que le compte de Philippe est vide, il ne parvient plus à contacter qui que ce soit à BFM Markets. "Ils ont coupé leur compte Skype, mon gestionnaire a dit qu'ils avaient peut-être fait des erreurs, mais qu'il y avait toujours un risque. Et puis, plus rien". Dépité, ce Bruxellois a porté plainte à la police, "mais elle m'a dit qu'il y avait peu de chance de retrouver mon argent". Il n'a eu aucune nouvelle en trois semaines.
Quand il s'est senti arnaqué, il a été voir sur des forums. "Des dizaines de personnes se sont fait avoir". Il pense que BFM Markets, qui se dit filiale d'une société basée à Londres, est en réalité à Chypre, où la législation locale permet à de telles entreprises d'exister. "Je crois même que ce sont de faux noms. Il y avait des Monsieur Olivier, Gauthier, Mathieu… Je ne pense pas qu'ils soient de vrais traders", explique Philippe, qui a perdu dans ces 5.000€ "une partie de ses économies".
"J'aurais préféré aller plusieurs fois au Club Med", conclut-il. Conseil de la FSMA: "Toujours vérifier sur notre liste"
Nous avons essayé de joindre BFM Markets, mais toutes nos tentatives ont échoué. Sur le répondeur d'un numéro français, on finit toujours par entendre que "tous nos brokers sont occupés". Nous nous sommes dès lors tournés vers les autorités financières. En Belgique, c'est la FSMA, l'Autorité des services et marchés financiers, qui veille à l’intégrité des marchés financiers et au traitement loyal du consommateur financier. Le cas que nous leur avons évoqué n'est pas unique, même s'il est difficile d'avoir des détails de leur part sur les plaintes en cours. La FSMA "publie des avertissements ponctuels si des sociétés n'ont pas les agréments nécessaires", nous explique Jim Lannoo, le porte-parole. Mais de manière générale, la FSMA "conseille toujours de vérifier si l'entreprise avec laquelle vous travaillez à l'agrément". Si c'est le cas, elle est sur la "liste blanche" et donc, travaille de manière réglementée. Ce qui ne signifie pas qu'il n'y a aucun risque de perdre de l'argent, c'est un peu le principe de la bourse. Cette liste n'est pas aisément accessible, car elle rassemble tous les types de sociétés travaillant dans la finance, et qui ont reçu l'agrément de la FSMA. Une "liste noire" dédiée au trading binaire, en France
L'équivalant français de la FSMA, l'AMF (autorité des marchés financiers), va plus loin. Elle a mis à jour le 24 février 2014 sa "liste des sites internet non autorisés proposant du trading d’options binaires". Nettement plus pratique. Sans surprise, BFM Markets s'y trouve. Cette liste non-exhaustive (sur le web, un site peut changer de nom de domaine et/ou de serveur en quelques minutes) est accompagnée d'une mise en garde importante. "L’AMF met une nouvelle fois en garde les épargnants sur des campagnes publicitaires agressives, sur internet, portant sur le trading d’options binaires et annonçant des rendements très importants dans des délais très courts".
Des recommandations et une liste noire qui s'appliquent bien entendu aux internautes belges…
A quoi peut bien ressembler une "société" comme BFM Markets ?"La plupart des sites du genre sont basés à l'étranger. Ils existent parce que l'autorité financière locale leur a donné un sorte d'agrément", nous explique M. Lannoo. On arrive à une considération délicate, mais inhérente au web: le fait qu'il n'y ait pas de frontière sur internet. Un site rédigé en français peut être géré par une entreprise basée à Honk Kong.
"Il y a plusieurs pays en Europe" où les autorités financières locales ne sont pas aussi exigeantes que celles de la Belgique ou de la France. A Chypre et à Malte, par exemple, vous pouvez ouvrir une société d'investissement plus facilement. "Alors qu'en Belgique, je sais qu'il faut un solide dossier". C'est sur le compte d'une société de ce genre que Philippe a versé les 5.000 euros. Via un site développé par cette société, les utilisateurs peuvent alors "jouer" en bourse avec de l'argent qui n'est plus vraiment à eux. Pour le récupérer, c'est délicat. Il faut visiblement, à en croire les forums, "atteindre un volume de trades" important (il faut miser un certain nombre de fois, donc). Pas formellement interdit, le trading d'option binaire
Le trading d'option binaire n'est pas quelque chose d'illégal en soi. Il n'est pas une arnaque, mais plutôt une forme très risquée d'investissement à court terme. "Il y a des législations européennes qui régulent les options en générale", nous rappelle Jim Lannoo. Une option est en effet un terme générique, et un produit très courant en finance. L'acheteur d'une option obtient le droit, et non pas l'obligation, d'acheter (call) ou de vendre (put) un "produit" (une action, par exemple) à un prix fixé à l'avance (strike), pendant un temps donné ou à une date fixée.
"Il n'existe pas de réglementation spécifique pour les options binaires. Ça dépend donc du produit". De plus, "s'il n'y a pas de démarchage actif en Belgique, on ne peut pas interdire un site étranger d'être accessible". Difficile de savoir si ce que BFM Markets a proposé à Philippe était "légal" ou non. "Il faudrait une analyse juridique du produit, et voir quel pays a autorité sur ces opérations financières", conclut M. Lannoo. Conclusion
Philippe a perdu 5.000 euros en quelques jours, en "jouant en bourse" via un site de trading d'options binaires peu recommandable. Y a-t-il eu arnaque? Sur le fonds - le trading d'option binaire étant par définition très risqué – pas vraiment, surtout si BFM Markets est basé à Chypre, où la législation financière locale est moins regardante. Mais sur la forme, par contre, l'attitude de cette société est scandaleuse. Elle a démarché Philippe, l'a poussé à investir 5.000€ en lui promettant des conseils puis, c'est la dégringolade. Aucune "mise" gagnante malgré les promesses.
Le pire est de lui avoir proposé de gérer elle-même les quatre derniers milliers d'euros de Philippe, et de les perdre en 22 minutes…
Enfin, le silence total, et l'impossibilité de les joindre après avoir perdu tout son argent, prouvent la malhonnêteté totale de cette société. Rappelons, à toutes fins utiles, qu'il n'existe pas de formule miracle en bourse. Gagner des milliers d'euros en quelques minutes, c'est possible. Mais les sommes à investir et les risques sont proportionnels. Et sur le web, vous l'imaginez, les sociétés malhonnêtes qui proposent des sites d'investissement avec des gains garantis de 85% sont très nombreux. Nous vous conseillons, à l'instar des Autorités des Marchés Financiers, de passer votre chemin…
Mathieu Tamigniau (Twitter: @mathieu_tam)
