Accueil Actu Magazine Culture

Les liens du "roi des clowns" avec Hitler sous les feux de la rampe

Le clown Grock a fait rire le monde entier et son succès rivalisait avec celui de Charlie Chaplin. Mais c'est sa part d'ombre et ses liens troubles avec Hitler qu'un musée suisse veut explorer.

Le Nouveau Musée de Bienne est entré en possession en mai d'environ un millier d'objets et d'archives de l'artiste suisse de music-hall Adrien Wettach, véritable nom de Grock, dont des instruments de musique, tels que son célèbre concertina, mais aussi sa calotte de clown? ses habits de scène.

De nombreuses archives sonores, dont des enregistrements de spectacles, mais également des photos, des lettres et des partitions de musique complètent cette vaste collection que son petit-neveu, Raymond Naef, 74 ans, a donné au musée de Bienne, région du nord-ouest de la Suisse dont son grand-oncle était originaire.

Des instruments et les habits de scène ont été donnés par la célèbre famille de cirque, les Knie.

Mais l'institution ne souhaite pas organiser d'exposition sans avoir étudié les zones d'ombre de l'artiste à la réputation d'homme d'affaires avisé. "Il en va de la responsabilité du musée. C'est absolument nécessaire", assure à l'AFP Bernadette Walter, directrice de ce musée d'art et d'histoire.

- Rencontre avec Hitler -

Adrian Wettach a publié plusieurs autobiographies et son petit-neveu a écrit un livre et organisé une exposition sur lui en 2002/2003, mais aucun historien n'a étudié la nature de ses liens avec les Nazis.

"Grock dit dans son autobiographie qu'Hitler est venu dans sa loge, et qu'Hitler a vu 13 fois ses spectacles", mais qu'en est-il vraiment? s'interroge Mme Walter.

Le musée n'a toutefois pas songé à refuser le don, même si cela signifie de réaliser un important travail de recherche, que la responsable compare à celui que font les institutions culturelles sur les oeuvres d'arts volées par les Nazis.

"Un musée doit aussi raconter des histoires qui ne sont pas toujours reluisantes", explique Mme Walter.

Lors d'une vente en ligne organisée le 12 mai par la maison d'enchères Hermann Historica, le musée a ainsi tenté d'acquérir à des fins de recherche un télégramme de voeux pour les fêtes de fin d'année que Grock avait envoyé à Hitler en 1942.

"On sait qu'il a rencontré Hitler et (Joseph) Goebbels", le chef de la propagande nazie, et qu'il a joué devant des blessés de guerre allemands, détaille la directrice du musée, mais ses véritables opinions politiques restent à décrypter.

Il avait déjà joué en Allemagne avant l'arrivée au pouvoir des Nazis, et le musée aimerait aussi examiner s'il a adapté son programme.

Il a toujours dit être "apolitique" et son autobiographie parle de ses spectacles en Angleterre, en France, aux Etats-Unis, relève Mme Walter. "Il jouait quand on le payait. On sait que Grock était opportuniste, mais ce n'est pas un argument pour l'excuser", dit-elle.

- "Sans blaaague!" -

Selon le journaliste Laurent Diercksen, auteur du livre "Grock, un destin hors norme" (1999), Adrian Wettach, acrobate, jongleur et multi-instrumentiste, "se foutait royalement de la politique" et pensait avant tout à "ses succès".

"On ne peut pas le juger sur un seul courrier, un acte isolé ou une révélation sortis de leur contexte", indique-t-il à l'AFP, trouvant dommage que l'on ne souvienne de cet artiste de music-hall que pour ses "soi-disant sympathies nazies".

Né dans le Jura bernois en 1880, Grock était considéré par ses pairs comme le plus grand clown musical du XXe siècle. Ses sketchs, ponctués des légendaires "sans blaaague !" ou "pourquoaaa ?" ont fait le tour du monde.

Il a choisi son pseudonyme au début des années 1900, quand il a remplacé un dénommé "Brock", du célèbre duo de l'époque "Brick & Brock".

"Il a apporté du rire dans une époque où pas grand chose faisait rire", glisse son petit-neveu qui se souvient toutefois que les liens de Grock avec les Nazis provoquaient des disputes familiales.

Mais il tient à ce que sa collection reste accessible à des fins de recherche historique et puisse un jour peut-être exposée, estimant qu'il fallait distinguer l'artiste de ses idées.

Avant de conclure: "On ne détruit pas les maisons construites par l'architecte Le Corbusier simplement parce qu'il était aussi un peu fasciste".

À lire aussi

Sélectionné pour vous