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Huit cents tonnes de ciment, 4 km de barres d'acier, des ouvriers foreurs en rappel sur la falaise, des pelleteuses hissées au gré des marées: l'homme déploie les grands moyens pour tenter de freiner l'érosion de la pointe du Hoc, haut-lieu de mémoire de la Seconde guerre mondiale.
"C'est un chantier exceptionnel à plus d'un titre", résume le directeur des travaux, Philippe Berthod, de la société spécialisée GTS.
L'objectif est de rouvrir au public un blockhaus qui se trouvait à dix mètres du bord en 1944 et menace aujourd'hui de basculer dans le vide.
Le chantier de 4,8 millions d'euros est financé par l'American Battle Monuments Commission (ABMC), qui dispose du terrain, en vertu d'un traité datant de 1956.
Ce bunker représente le "symbole du courage des rangers américains, qui à l?aube du 6 juin 1944 ont escaladé la falaise haute de 20 mètres pour libérer la France et l?Europe", rappelle cet organisme public américain.
Si la Pointe affiche 500.000 visiteurs par an, les vétérans américains sont de moins en moins nombreux. Et c'est pour que la mémoire ne s'efface pas qu'une vingtaine d'ouvriers, dont huit "cordistes-foreurs", s'affairent autour de la falaise.
Une grue de 180 tonnes a été installée afin de monter et descendre au gré des marées les pelleteuses de 14 tonnes au pied de la falaise rongée par les eaux. Pour colmater et stabiliser, il faudra au total 500 m3 de ciment et des brassées de barres de 8 mètres.
"Le chantier a pris un peu de retard. On devrait boucler en septembre au lieu de juillet. Le terrain est pire qu'on ne pensait. L'hiver rigoureux a réactivé l'érosion", explique M. Berthod.
Les Américains ne sont pas les seuls à s'arcbouter contre les forces naturelles. Les fonds publics alloués à la lutte contre l'érosion des côtes ont été estimés à 3,2 milliards d'euros en 2001, selon une étude de l'Union européenne.
Mais les projets de l'ampleur de la pointe du Hoc sont rares. En France, les derniers remontaient aux années 80.
"Il y a eu Biarritz (7.400 m3 de béton, 150 tonnes d?acier) et dans une moindre mesure Ault/Onival en Picardie", relève Stéphane Costa, professeur à l'université de Caen, spécialiste de l'érosion littorale. Là, l'enjeu était d'éviter que des maisons ou des routes ne s'effondrent.
"A Biarritz pour l'instant ça marche" mais la pente de la falaise a été nettement adoucie, selon le chercheur. A Ault -74.000 tonnes d'enrochement pour séparer la falaise de la mer- l'érosion est stoppée mais l'enrochement montre des signes de faiblesse.
Après plus d'un siècle de travaux souvent "illusoires", une tendance à l'humilité se dessine depuis une petite dizaine d'années, constate M. Costa. L'idée d'un repli dans les terres gagne du terrain sur celle du maintien à tout prix.
Le projet du Hoc s'inscrit dans cette tendance. "Au départ, les Américains voulaient stopper l'érosion", en construisant une sorte de sarcophage en bas de la falaise, ce qui risquait d'être contre-productif, rappelle le scientifique.
Leur objectif est aujourd'hui de retarder d'une à deux décennies la chute du blockhaus, situé à quelques kilomètres d'un grand cimetière américain.
Sans mettre en cause le chantier, le chercheur français doute du résultat. Il avait d'ailleurs suggéré, mais en vain, "d'investir l'argent dans une scénographie de type Lascaux pour conserver durablement la mémoire".
