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Le prix Nobel de médecine américain Stanley Prusiner, appelé à témoigner au procès en appel de l'hormone de croissance, a réaffirmé mercredi que ce drame était lié à "l'ignorance" du monde médical des risques potentiels de ce traitement.
Déjà entendu en première instance en 2008, le scientifique qui a découvert le prion --l'agent infectieux de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ)-- avait dit sa "surprise" en 1985 lorsqu'il avait été alerté des risques de contracter la MCJ via des traitements à l'hormone de croissance après le décès d'un jeune Américain en 1984.
En France, 119 jeunes sont officiellement décédés depuis 1991 des suites de cette maladie transmise par des hormones de croissance contaminées qui leur avait été administrées au début des années 1980 pour les aider à grandir.
Après les débats devant le tribunal correctionnel, "j'ai souhaité en savoir plus sur les liens entre l'hormone de croissance et le prion", explique le Nobel de médecine à la cour d'appel.
Ses recherches l'ont conforté dans sa certitude : "Ce que j'ai appris montre à mon sens combien nous en savions peu et combien la communauté scientifique était ignorante (...) Personne ne pensait que l'hormone de croissance pouvait poser problème".
A l'époque des faits, l'hormone était fabriquée à partir de l'hypophyse, une glande crânienne prélevée sur les cadavres dans les hôpitaux.
Selon l'accusation, une série de fautes et de négligences ont été commises dans la fabrication du traitement, depuis le prélèvement et la collecte sur des patients à risque jusqu'au contrôle du médicament final, en passant par l'extraction et la purification du produit réalisé par un laboratoire de l'institut Pasteur.
L'ancien directeur de ce laboratoire, Fernand Dray, et une ancienne responsable de la collecte, Elisabeth Mugnier, répondent en appel des chefs de blessures et homicide involontaires, tromperie aggravée ou complicité.
Comme en première instance, la question des connaissances médicales de l'époque sur les risques de contracter la MCJ par le traitement à l'hormone est au centre des débats. Comme en première instance, les avis des scientifiques se contredisent au fil des audiences.
Un certain nombre de témoins ont indiqué que le monde vétérinaire avait lancé des alertes dès les années 1970 et se sont étonnés de l'absence de réactions des médecins, lance le président Didier Wacogne à l'éminent témoin.
"Je pense que c'est ce qu'on dit après coup mais que ce n'est pas réaliste", répond le professeur Prusiner, qui appelle à plusieurs reprises à se méfier des analyses "rétrospectives" du drame.
Lauréat du prix Nobel en 1997 pour avoir découvert le prion en 1982, il rappelle à la cour "l'orage de scepticisme chez les virologues, de colère chez les confrères" qui ont alors accueilli ses travaux.
Mais "concrètement, insiste l'avocat général Bruno Sturlese, la découverte que l'agent infectieux de la MCJ était une protéine changeait-il quelque-chose aux précautions à prendre" dans les laboratoires fabriquant l'hormone de croissance ?
"Tout, car tout est affaire de connaissance dans cette affaire", estime le Nobel.
A ses yeux, Fernand Dray et son laboratoire ont mené un travail "sérieux, dans les règles de l'art", conforme à ce qui pratiquait ailleurs dans le monde.
Et pourtant, rappellent des parties civiles, la France concentre à elle seule plus de la moitié des décès enregistrés dans le monde par MCJ liée à l'hormone de croissance.
