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Identification de corps calcinés, absence de liste de clients, défi des victimes jeunes aux dentitions « parfaites » : le colonel français Laurent Chartier détaille pour l’AFP la complexité scientifique de l’enquête après le drame de Crans-Montana.
Le colonel Chartier est directeur adjoint de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), unité d’élite basée à Pontoise, près de Paris, disposant d’une expertise mondiale en identification de victimes de catastrophes.
La France a proposé son aide à la Suisse. Des gendarmes français vont-ils être déployés ?
Nous avons fait une offre de service et une équipe spécialisée est actuellement en pré-alerte à Pontoise, prête à partir immédiatement. Il s’agit d’un module léger d’environ six experts : un médecin légiste, un dentiste, un spécialiste des empreintes digitales et un biologiste pour l’ADN. Pour l’instant, les autorités suisses nous ont indiqué être en mesure de traiter la situation seules. Mais ce dispositif reste mobilisable si le besoin d’une deuxième chaîne d’autopsie se fait sentir pour accélérer le processus face au nombre élevé de victimes. Nous pouvons aussi projeter notre laboratoire mobile d’analyse ADN, une unité autonome capable de réaliser les profils génétiques directement sur le terrain.
En quoi l’absence de liste précise des personnes présentes complique-t-elle votre tâche ?
C’est toute la différence entre une catastrophe +fermée+, comme un crash aérien où l’on dispose de la liste des passagers, et une catastrophe +ouverte+ comme ce bar. Nous n’avons pas de liste préétablie. L’identification fonctionne par comparaison. D’un côté, une équipe +post mortem+ analyse les corps. De l’autre, une équipe +ante mortem+ doit recueillir des données auprès des familles (brosses à dents, dossiers médicaux) pour avoir un élément de comparaison. Ici, la liste des disparus ne s’affine qu’au fil des signalements. La difficulté est de croiser ces données alors que certaines victimes, hospitalisées et inconscientes, ne sont pas encore identifiées.
Vous comparez le travail sur la scène de l’incendie à de l’archéologie. Pourquoi ?
Parce que c’est un travail d’une extrême minutie. Dans un espace confiné avec une telle combustion, on fait face à des corps carbonisés, parfois fragmentés ou enchevêtrés les uns aux autres par la chaleur et l’effondrement des structures. Le risque majeur est de mélanger deux victimes ou de désolidariser des fragments. Avant même d’envoyer les légistes au contact, nous utilisons désormais des technologies de fixation de scène : des scanners laser et des drones créent un +jumeau numérique+ du lieu en 3D. Cela permet d’analyser la scène sans la polluer et de sécuriser l’intervention dans un bâtiment fragilisé.
Face à des corps très dégradés, l’ADN est-il la seule solution ?
Il existe trois critères formels reconnus par Interpol : l’ADN, les empreintes digitales et le dentaire. Sur des corps calcinés, les empreintes sont souvent inexploitables. Les dents résistent bien au feu, mais nous faisons face ici à une difficulté paradoxale : la population est jeune. Contrairement à des adultes ayant subi de nombreux soins (couronnes, plombages) qui sont très discriminants pour l’identification, des jeunes de 15 à 25 ans ont souvent une dentition saine, sans signes particuliers. Cela complique la comparaison. L’ADN reste donc un outil majeur. Même sur des corps très dégradés, nous parvenons à extraire des profils génétiques exploitables à partir des os ou des masses musculaires.
Les autorités parlent de « plusieurs jours » pour l’identification. Est-ce réaliste ?
C’est un délai incompressible si l’on veut une fiabilité absolue. Une chaîne d’autopsie traite en moyenne trois à quatre corps par jour pour un examen minutieux. Lors de l’incendie du gîte de Wintzenheim (Alsace) en 2023, il nous a fallu quatre jours pour identifier une dizaine de victimes. Ici, avec au moins 40 morts et une scène très complexe, il sera difficile d’avoir des certitudes scientifiques complètes en moins d’une semaine. La rapidité ne doit jamais primer sur la certitude : restituer le mauvais corps à une famille serait la pire des erreurs.















