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Tout commence par des extraits diffusés sur Instagram et TikTok. Entre passionnés de livres, autour des hashtags #booksta et #booktok, plusieurs passages du livre « Corps à Coeur » de Jessie Auryann font polémique. Le livre narre l’histoire tortueuse d’une jeune mère, Mélina, proposant des shows sexuellement explicites en ligne. Elle jongle entre plusieurs hommes dont l’un deviendra le père de la petite Nina.
L’homme, proxénète et pédocriminel, exerce une emprise sur Mélina. Peu à peu, il la convainc de lui laisser sa fille. Des scènes de viols incestueux sur un nourrisson sont décrites avec précision, romantisées, tout en soulignant le plaisir qu’éprouve l’agresseur. La mère de la petite cautionne, devenant complice des méfaits.
Mélissa, l’une des premières à appuyer sur le bouton orange Alertez-nous, ne cache pas son dégoût : « Ce livre s’apparente à un guide du parfait pédophile. J’en ai encore la nausée. On y décrit des scènes de pénétration et la douleur ressentie par l’enfant. On est plongé dans le point de vue de l’homme qui s’excite devant un bébé de 4 mois. C’est insoutenable », confie-t-elle.
Romantisation de la pédocriminalité
Même émoi pour Adeline, de Tubize, qui ne comprend pas comment une telle œuvre a pu franchir les filtres de vente en Belgique : « Sous couvert de ‘Dark Romance’, on décrit des viols sur des mineurs de moins d’un an. Ça ne devrait pas être autorisé, même en tant que fiction », estime-t-elle. Eleonora et Elisabeth, lectrices passionnées, dénoncent une « romantisation de la pédocriminalité » et s’étonnent que l’autrice se dise « fière » de son récit, se protégeant derrière de simples avertissements en début d’ouvrage.
En quelques jours, une pétition sur le site Change.org a rassemblé plus de 80.000 signatures, exigeant le retrait immédiat du tome 2, dans lequel les passages les plus difficiles se trouvent, et de l’intégrale de cette saga, reprenant les deux tomes. « La liberté de création est un droit fondamental », commence la pétition. « L’ouvrage Corps à Coeur de Jessie Auryann franchit une ligne rouge éthique et légale qui nécessite une intervention immédiate. En mettant en scène des mineurs dans un contexte érotisé, l’œuvre sort du cadre de la romance pour entrer dans celui de la promotion de crimes réels. »
Un manque de contrôle ?
Pour comprendre l’existence d’un tel livre, il faut se pencher sur deux phénomènes. D’abord, la Dark Romance, un sous-genre littéraire en plein essor qui explore des thèmes sombres (violence, toxicité, traumatismes) entre adultes. Ici, les détracteurs estiment que le genre est utilisé comme un « cheval de Troie » pour normaliser des crimes réels.
Mon roman comporte des avertissements clairs
Ensuite, l’auto-édition. Contrairement au circuit classique où l’éditeur garantit la qualité et la légalité des contenus, comme le rappelle l’Association des éditeurs belges (ADEB), l’auto-édition permet à un auteur de publier son œuvre directement via des plateformes comme Amazon, sans aucun filtre éditorial préalable. L’auteur devient son propre éditeur, contournant ainsi les barrières habituelles.
L’autrice dénonce une campagne de désinformation
Face à la tempête sur les réseaux sociaux, Jessie Auryann a pris la parole pour une « mise au point définitive » sur Facebook. Elle dénonce une campagne de désinformation et de harcèlement à son égard. « Mon roman comporte des avertissements clairs, une note d’auteure et des Trigger Warnings (avertissements) explicites dès les premières pages », se défend-elle.
Effectivement, dès les premières pages, après les mentions légales, on peut lire ces lignes : « Vous vous apprêtez à plonger dans une Dark Romance intense, marquée par des scènes difficiles et violentes, notamment à caractère sexuel. Ce récit s’adresse à un public averti et n’est pas adapté aux mineurs. Il contient des éléments susceptibles de perturber certains lecteurs : descriptions de situations traumatisantes, expériences psychologiques intenses et thématiques sensibles ».
S’ensuit la longue liste des « trigger warnings », ces mises en garde qui avertissent des thématiques sensibles du livre, entre autres : la pédophilie, l’inceste, la violence psychologique, le viol, la torture.
On ne peut pas tout écrire au nom de la Dark Romance
L’autrice assure avoir constitué un dossier de preuves pour entamer des poursuites judiciaires contre ceux qui l’associeraient à de la « criminalité réelle ». Elle soutient que son travail reste une œuvre de fiction protégée par la liberté de création.
La polémique a rapidement franchi les frontières des réseaux sociaux pour atteindre les sphères politiques. Selon l’AFP, la Haute commissaire française à l’Enfance, Sarah El Haïry, a annoncé sur X avoir saisi la justice et la plateforme Pharos : « On ne peut pas tout écrire au nom de la Dark Romance. Certains extraits relèvent de l’apologie de la pédophilie », a-t-elle déclaré.
Amazon retire l’ouvrage de ses plateformes
Après un « examen urgent » du livre et des investigations plus poussées, Amazon a pris la décision de le retirer de la vente. « Nous exigeons que tous les livres vendus respectent la réglementation en vigueur : nous enquêtons immédiatement sur tout signalement et retirons les livres non conformes », précise un porte-parole du géant américain, rappelant qu’un bouton Signaler un problème avec ce produit existe en dessous des descriptions des livres.
La liberté de création a-t-elle des limites ?
Si la liberté d’expression est un pilier fondamental, elle s’arrête là où commence l’infraction pénale. En Belgique, le Code pénal, par l’article 383bis, réprime « l’exposition, la vente, la location, la distribution ou la remise d’emblèmes, objets, films, photos, diapositives et tout autre support visuel qui représente des positions ou actes sexuels à caractère pornographique, mettant en scène des enfants ».
En France, le bédéiste Bastien Vivès s’est retrouvé face à la justice pour transmission d’images pédopornographiques pour plusieurs planches polémiques. Pour des écrits, c’est plus compliqué. Le livre devrait être jugé comme un manuel ou une incitation directe. Au Royaume-Uni, le « Serious Crime Act » de 2015 stipule clairement que si les écrits sont, par leur précision technique, assimilables à des manuels d’instruction pour commettre des crimes, ils sont condamnables.
Reste à savoir si la procédure en justice menée en France par la Haute commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry, aboutira à une condamnation. Une décision qui pourrait faire jurisprudence et forcer les géants du web à renforcer drastiquement leurs filtres sur l’auto-édition.
















