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Opération dérapages contrôlés: 24h avec les BRAV-M en manifestations

Le policier Merez, accélère fort au guidon de sa Yamaha 1200cc, le visage crispé sous son casque. Mais le bruit de la moto ne recouvre pas les huées qui accompagnent depuis le début de la manifestation parisienne chaque apparition de son unité, la BRAV-M.

Dans chaque rue de l'est parisien, en ébullition en ce jour de mobilisation, une même clameur monte de la foule au passage du convoi: "ACAB", "Salauds", "Fachos" et parfois une tomate ou un oeuf rebondissent sur le casque ou la jante.

"Ca ne me fait plus rien, je sais que ce n'est pas moi qu'on insulte, mais l'uniforme et ce que je représente", explique le policier de 34 ans, motard depuis 3 ans au sein des Brigades de répression de l'action violente motorisées.

Pourtant, aucune autre unité de police impliquée dans le maintien de l'ordre ne cristallise autant les critiques depuis quelques jours.

Plus généralement, ses détracteurs dénoncent son usage excessif de la force depuis sa création après la mise à sac des Champs Elysées en 2019 lors du mouvement des Gilets jaunes. Notamment des coups portés sur des personnes déjà maîtrisées. Mais aussi une attitude, physique ou verbale, inutilement dégradante ou menaçante.

Depuis le mouvement contre la réforme des retraites, au moins deux policiers de la BRAV-M sont sous le coup d'une enquête judiciaire, pour un usage disproportionné de la violence, selon une source proche du dossier.

L'AFP a pu suivre librement pendant 24h, trois sections de cette unité engagées dans des opérations de maintien de l'ordre à Paris.

- 'A l'oeil' -

- Mercredi 18h00. Préfecture de Police

A la veille de la manifestation de jeudi, le Commissaire Stéphane B., à la tête des BRAV-M sort satisfait de la réunion de calage pour ses 3 unités de "Mike".

Le patron de la Brav-M depuis 2021 est un passionné de moto, auréolé du mystère d'une carrière de très haut niveau au sein du renseignement intérieur.

Visage creusé et crâne rasé, le commissaire est connu pour "dire ce qu'il pense, y compris à la hiérarchie".

Et c'est l'un des enjeux principaux de cette unité "totalement adaptée" au maintien de l'ordre actuel, surtout depuis le 49.3, mais qu'il "faut avoir à l'oeil" en raison de leur mobilité plus importante que les autres, commente auprès de l'AFP un haut-gradé de la police. Tandis qu'à la Préfecture, un autre policier, les estime "trop couverts par la hiérarchie".

- 20h00. Commissariat du 7e arrondissement

Une section complète de la BRAV, 18 pilotes et 18 opérateurs, patiente en papotant sur un parking dans la pénombre.

Coline, 24 ans, se refait le film de la dernière soirée de caillassage place de la Concorde, roule une cigarette et explique avoir rejoint l'unité "par goût de l'adrénaline".

Le major Cyril entre sans problèmes dans le fond du débat autour de la réforme des retraites. "La colère est légitime, mais pas sous cette forme d'expression", selon lui.

La radio crépite enfin. A partir de maintenant, l'unité aura quelques minutes pour rejoindre n'importe quel coin de Paris, fonçant s'il le faut sur une voie de bus, le périphérique ou une rue à contre-sens.

'Grenouillage'

- 21h00. Rue de Maubeuge.

La colonne de motos s'arrête en ligne parfaite face à un petit groupe de jeunes jugés suspects.

Contrôle des identités, pas de verbalisation. La consigne, venue d'en haut, est à la "dissuasion". L'opération est pliée en 5 minutes.

"Ce sont des jeunes, des gamins, des doux-rêveurs, des philosophes, bref des gens pas agressifs qui veulent se battre avec des poubelles, mettre un coup de pied, avoir l’impression de faire la guerre", commente le patron, Stéphane B. qui insiste sur l'importance de "mettre le curseur" en fonction de la situation.

De là, les BRAV resteront plus de deux heures à "grenouiller" dans le quartier, en slalomant à basse allure entre les poubelles renversées pour se montrer aux manifestants.

Plus loin, ils "saturent" la zone, en roulant beaucoup plus vite, pour que chacun à minuit passé, en finisse avec ce jeu de "chat et de la souris" et rentre chez soi.

'Doucement le geste !'

- Jeudi 13h00, jour de manifestation. La "base", le QG des BRAV-M, porte de la Villette

"On a le droit d'être fatigué, mais si vous voyez un geste malheureux, quelqu'un qui n'est pas dedans, un collègue dans le jus, vous devez l'aider, le faire reculer, tempérer", exige pendant son ultime briefing la Lieutenante Alexandra F., à la tête d'une section de 36 hommes et femmes.

La consigne est martelée d'allumer les caméras au torse, obligatoires depuis six mois. Quand elles tournent, le voyant est vert sur l'uniforme.

La guerre des images, filmées en permanence par les manifestants et la presse dès que l'unité est en action, est une question existentielle, qui obsède les hommes de la BRAV-M. Avec le risque avoué à demi-mots d'une décompensation, lorsqu'ils ne se sentent plus observés.

- 14h00. Place de la Bastille

"Doucement le geste !", hurle l'un des commandants, Patrick L., alors qu'un lycéen, qui tentait de se soustraire à un contrôle, est porté les 4 fers en l'air par ses hommes. L'adolescent fond en larmes, assurant qu'il allait au lycée et ne participe pas à la manif. Sans papier d'identité, il sera emmené au commissariat pour vérification.

Le cortège a déjà largement dégénéré et les hommes du Commissaire B., postés "en profondeur" dans une ruelle pour ne pas être vus, rongent leur frein en écoutant à la radio l'ampleur des dégradations.

Repli

- 18h00. Opéra.

L'unité "Mike 1" reçoit son premier ordre d'intervention. Il faut appuyer le cordon de gendarmes qui serre la tête de cortège de la CGT, gravement débordée par les casseurs.

Le premier geste est une signature; la matraque télescopique s'ouvre d'un coup sec en arrivant face à la "nébuleuse", le peloton de casseurs surchauffés, qui se déchaînent à l'arrivée surprise de leur ennemi préféré.

Vague de violence; une pluie de pavés, projectiles en verre s'abat sur la tête des policiers casqués. Le bruit est assourdissant.

La mission d'interpellation d'un casseur repéré échoue. La charge se termine par un repli sous une salve de tirs de défense. En moins de 3 minutes, la section a utilisé 5 grenades lacrymogènes, une GENL (grenade de désencerclement), une CM6 (lacrymogène) et déclenché un tir de LBD.

Deux policiers tombent dans la mêlée. En salle de pause, plus tard, les agents reconnaissent avoir craint pour leur vie. L'un explique qu'il a eu la jambe tétanisée après avoir reçu un pavé "gros comme un poing" à la tête.

Après ce coup de chaud, chacun réagit différemment dans "la bulle" que forme leur encadrement pour les faire "redescendre". En tout 4 policiers de la BRAV seront blessés ce jour-là.

'Tu fais ça au lit ?'

. 20h00. Entre Bastille et République.

C'est le début des "manifestations sauvages" post-défilé, dans une odeur de poubelle et de brûlé. La BRAV-M repart en "saturation de la zone" avec l'idée de "faire courir" de loin les participants pour les fatiguer.

Le policier Merez, reconnaît la tentation "de mettre la moto en travers" pour les arrêter, mais c'est désormais interdit, "trop dangereux".

Rue de Turenne, un petit groupe d'une vingtaine de militants est finalement "serré". Tous s'accrochent en chaîne humaine, le regard apeuré, avant d'être séparés sans heurts pour une tournée de verbalisation pour "participation à une attroupement interdit". Un motif qu'ils contestent.

"Pour l'instant, on est pas là pour faire des débats, vous sortez votre pièce d'identité", coupe le major Cyril. "Vous n'avez rien à faire ici. La manifestation est terminée depuis 19h et il est 22h15, vous rentrez chez vous".

Mais le ton monte avec deux jeunes manifestantes. "Tu fais ça aussi au lit ?", lance l'une d'elle à Coline, la policière qui entame une palpation pendant qu'un agent la maintient très fermement contre le mur.

Pendant ce temps-là, un agent fait clignoter sa lampe torche dans le visage d'un autre qui le couvre d'insultes. Il y a des cris, des plaquages contre le mur et une crise de hurlements de la part de la première interpellée.

L'intégralité de la scène est filmée par le député LFI Thomas Portes, habitant du quartier alerté et venu voir ce qu'il se passe.

L'élu a co-signé une lettre adressée au ministère de l'Intérieur pour demander le "démantèlement à titre provisoire de la Brav-M" dont les méthodes selon lui "interpellent la communauté internationale et entachent l'image de notre pays".

La Lieutenante F., qui a fait venir les pompiers pour aider à calmer la jeune fille, regarde toute cette scène et conclut: "Du cinéma".

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