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"Comment fait le Luxembourg pour payer des salaires pareils?", se demande Virginie: voici la réponse

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Virginie, qui a contacté la rédaction de RTL info, ne se méprend pas: on gagne plus d'argent au Luxembourg qu'en Belgique. Comment expliquer cette différence, et n'y a-t-il aucun revers à la médaille ? C'est ce que nous décortiquons avec quelques experts.

Grosses voitures, gros salaires, grandes banques, grandes multinationales: le Grand-Duché de Luxembourg, petit pays de 2.500 km2 et 600.000 habitants, est une terre de fantasme pour une partie de la population belge.

"Comment fait ce pays pour pouvoir payer des salaires comme cela, alors qu'ici en Belgique, nous sommes payés si peu?", nous a écrit Virginie via le bouton orange Alertez-nous. Petite question mais grande réponse: on a interrogé quelques experts pour démêler le mythe de la réalité.

Mais d'abord quelques statistiques, même s'il est toujours compliqué de parler de salaire, car de nombreuses données n'entrent pas toujours en ligne de compte, et qu'il y a des calculs différents.

Selon l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), le Luxembourg est le deuxième pays membre (sur 36 dont les Etas-Unis et le Japon) où le salaire moyen est le plus élevé. Il est de 65.449$ par an. Le champion de cette liste de pays développés et démocratiques, c'est l'Islande (66.504$). La Belgique s'en sort bien, contrairement à ce que pense Virginie: elle est 8e avec un salaire annuel moyen de 52.080$. Preuve que les chiffres sont délicats à analyser: d'après Eurostat (chiffres officiels européens de 2014), le Luxembourg est 3e en Europe (derrière la Suisse et la Norvège) avec 3.913€ bruts par mois en moyenne. La Belgique est 8e de ce classement avec 2.956€ par mois. 

Même si ces données sont donc à prendre avec des pincettes, on voit bien un ordre d'idées. On gagne effectivement plus d'argent au Luxembourg qu'ailleurs dans le monde. Mais comment l'expliquer ?

Une concentration de grandes entreprises

La première raison des "gros salaires" du Luxembourg est relativement simple à comprendre. "Il y a beaucoup de grandes banques, de grandes entreprises, et donc d'activité à haute valeur ajoutée", nous explique Bruno Wattenbergh, professeur à la Solvay Business School.

"Très logiquement, ces entreprises cherchent des profils qui sont également à haute valeur ajoutée, assez rares, donc. Il y a une concentration de la demande de ces profils, mais il y a peu de gens qui veulent aller y travailler. Il faut attirer des Allemands, des Français, des Belges voire des Hollandais. Ce sont des gens plus compétents pour lesquels il faut mettre le prix".

Dans le passé, beaucoup de grandes entreprises (comme Amazon) ont installé leur siège européen au Luxembourg pour des raisons fiscales. Mais le Grand-Duché n'est plus considéré comme un paradis fiscal depuis la fin du secret bancaire en 2015, et depuis que l'Europe a durci les règles en matière d'équité fiscale à l'intérieur de ses frontières (lire à ce sujet "Le Luxembourg n'est plus un paradis fiscal" du média économique local Paperjam). Il n'en demeure pas moins une "place financière" importante, montée de toutes pièces par la volonté de son Premier ministre des années 1970, Jacques Santer. On y trouve donc encore un tas d'institutions bancaires et financières. Des secteurs qui paient généralement assez bien leurs employés.

Comme il n'y a pas assez d'habitants pour combler tous ces postes, "il y a à la grosse louche 100.000 Français, 40.000 Allemands et 40.000 Belges qui travaillent au Luxembourg", nous apprend Georges Gondon (voir plus bas). Soit 180.000 "frontaliers" qui ne se déplacent pas pour rien: ils ont donc des salaires avantageux, qui viennent gonfler les statistiques luxembourgeoises.

En Belgique on touche environ 60% de son salaire brut. Au Luxembourg, c'est plus de 80%

4 différences principales entre la Belgique et le Luxembourg

A côté du type d'activité économique au Luxembourg, il y a 4 grandes différences entre la Belgique et le Luxembourg qui expliquent pourquoi il est plus avantageux d'y travailler. C'est donc Georges Gondon qui nous les a expliquées. Il a plusieurs casquettes: échevin des finances à Étalle (une commune belge située non loin du Luxembourg) et administrateur délégué d'une entreprise informatique située au Luxembourg. Ce qui l'a amené, au fil des ans, à devenir président du GEIE (groupement européen d'intérêt économique) Frontaliers européens au Luxembourg, et d'être expert auprès de la commission des frontaliers du gouvernement luxembourgeois. Bref, les différences entre la Belgique et le Luxembourg, il connait ça sur le bout des doigts…

"Le premier axe, c'est le coût société", nous a-t-il expliqué. C'est-à-dire qu'au-delà du salaire brut donné par une entreprise à son employeur, cette entreprise doit encore s'acquitter d'autres charges fiscale. En Belgique on les appelle les 'charges patronales'. Et ce "coût réel d'un salaire pour une société", ça ne vous étonnera pas, est plus élevé chez nous qu'au Luxembourg: environ 10%.

Ensuite, il y a les fameuses différences brut/net. "Généralement, en Belgique, on dit qu'on touche 60% de son salaire brut. Au Luxembourg, c'est plus de 80%". Donc pour un salaire brut de 3.000€, un employé en Belgique recevra environ 1.800€. Ce même employé au Luxembourg touchera 2.630€ (voir fiche officielle).

A côté de ces deux facteurs liés directement au salaire, il y a d'autres éléments qui entrent en compte, ce sont les prestations sociales. On parle ici des allocations familiales et des pensions, mais aussi d'un système se rapprochant fort de ce que la Wallonie tente de mettre en place sous le nom d'assurance autonomie. "Au Luxembourg, les salaires sont élevés et il y a 1,4% de la masse salariale qui est ponctionnée pour alimenter l'assurance dépendance (voir site officiel). Il y a donc un fonds de financement autonome" pour maintenir les personnes âgées à domicile. Pour revenir à du concret: les allocations familiales (voir site officiel), si elles ont été réformées en 2016 (on frôlait les 400€ par enfant…), restent plus élevées qu'en Belgique. Si les deux parents travaillent au Luxembourg (même s'ils habitent en Belgique), le ménage recevra 265€ par enfant, avec majoration en fonction de l'âge. Donc par exemple, si vous avez deux ados de 12 et 14 ans, vous recevrez en tout 630€ par mois.

Enfin, précise notre expert, il y a des règlements fiscaux avantageux. "Les abattements fiscaux sont plus importants, et durent plus longtemps. Et sur les voitures de société (voir détails), il y a un coefficient correcteur qui s'applique aux voitures électriques. Tout ça joue dans le salaire, au final". Et pour les jeunes qui achètent une maison (l'immobilier est cher au Luxembourg), il y a aussi des avantages. "Les jeunes peuvent déduire le montant des emprunts qu'ils ont réalisés, et recevoir une prime liée à cet emprunt" (voir les détails). Une mesure qui existe partiellement chez nous, mais les montants à déduire pour un emprunt hypothécaire ont été plafonnés, et les primes ou "crédit vert" sont régionalisés et nettement moins intéressants qu'au Luxembourg.

Ces avantages ne tiennent pas du miracle. Il est essentiel de comprendre que si le Luxembourg peut se permettre tout ça (on n'a même pas parlé du salaire minimum de 2.000€), c'est parce qu'il a un taux de chômage de 5,4 % (2019), que l'activité économique est excellente et que les employés y gagnent bien leur vie. Les revenus de l'imposition sont donc importants, et il y a moins d'inactifs à soutenir. C'est le modèle idéal des sociétés capitalistes ; mais pour y parvenir, il faut la base: une activité économique et financière en pleine forme. Et c'est loin d'être le cas partout en Europe.  

La mobilité est un enfer

Quelques désavantages à pointer du doigt

Si fiscalement, les Luxembourgeois (et les Européens travaillant au Luxembourg) s'y retrouvent, il y a tout de même des désavantages à travailler au Grand-Duché. On en pointe quatre principaux.

Le premier, et il est commun aux régions dits "riches" comme le Luxembourg: le prix de l'immobilier est élevé et grimpe en flèche, à un rythme de 4,7% par an. Au 30 juin 2018, il fallait compter en moyenne près de 420.000 euros pour un appartement existant et plus de 520.000 euros pour un appartement en construction. Prix moyen d'une maison: 650.000€ à l'échelle du pays, mais presque 1 million d'euros dans le centre, où se concentre l'activité économique. Le loyer moyen pour un appartement dépasse les 1.500 euros, celui de la maison est à 2.738 euros. Ces chiffres sont issus du dernier rapport de l'Observatoire de l'Habitat et des statistiques officielles du pays.

Raison pour laquelle les Belges (et les Français ou les Allemands) qui travaillent au Luxembourg choisissent généralement d'habiter près de la frontière, où les prix sont moins élevés. Avec pour conséquence immédiate un autre problème: "La mobilité est un enfer", explique Georges Gondon. "Il n'est pas rare de passer deux heures pour faire quelques kilomètres, c'est un gros désavantage, c'est un frein", insiste-t-il.

Et le télétravail ? "C'est encore un autre problème, car pour qu'un Belge soit considéré comme travailleur luxembourgeois (bénéficiant de tous les avantages dont on vient de parler), il doit effectivement prester sur le territoire". Sans rentrer dans les détails de la convention bilatérale passée depuis longtemps entre la Belgique et le Luxembourg (et souvent amendée), ce principe pose problème pour le télétravail, qui serait pourtant une solution aux embouteillages quotidiens. "Fiscalement, le télétravail n'est pas possible, et donc on trouve de plus en plus d'espaces de co-working à la frontière luxembourgeoise, comme ça, c'est du télétravail mais au Luxembourg…" Avec sa casquette de président du GEIE et d'expert auprès du gouvernement grand-ducal, Georges Gondon essaie d'obtenir "56 jours maximum de télétravail par an, mais il faut encore rectifier cette convention…"

Enfin, globalement, "à part les cigarettes, l'alcool et les carburants (qui sont moins chers…), le coût de la vie est plus élevé au Luxembourg", par exemple au niveau de la nourriture, des charges, des sorties, etc.

 

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