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Le mois dernier, des milliers d’agriculteurs en colère ont manifesté à Bruxelles, préoccupés par leur avenir et unis pour dénoncer une forme de concurrence déloyale. Si l’accord commercial entre l’Europe et les pays du Mercosur est signé, ce sont 99 000 tonnes de viandes qui pourraient être importées d’Amérique du Sud chaque année.
Selon les éleveurs belges, il est impossible de rivaliser avec le Brésil ou l’Argentine, où les conditions d’élevage sont radicalement différentes.
Pour nous en rendre compte, nous nous sommes rendus dans le rayon boucherie d’un supermarché. Ici, la majorité des produits proposés à la vente sont belges. Par exemple, une pièce de viande provient d’un bœuf élevé à 15km de là, dans la commune voisine.
Dans son exploitation située à Les Waleffes (Faimes), Manu Laruelle n’élève pas moins de 450 bovins.
« On produit du blanc bleu belge. Toutes les bêtes sont engraissées sur la ferme, envoyées à l’abattoir d’Aubel, puis elles reviennent soit à Braives, à Waremme ou à Hannut dans les trois magasins qu’on sert. Elles font maximum 100 kilomètres, 50 vivantes, 50 en carcasse et puis elles se retrouvent dans votre assiette ».
Des normes strictes et un suivi permanent
Le nombre de kilomètres parcourus n’est pas la seule différence avec les viandes sud-américaines. En Belgique, les coûts liés à la nourriture, aux machines, aux infrastructures et à la main-d’œuvre, sont plus élevés. Le nombre de bêtes présentes dans l’élevage est quant à lui limité par des réglementations très strictes.
« On va par exemple parler du taux de liaison au sol, c’est-à-dire qu’il faut avoir tant d’hectares pour pouvoir élever tant de bovins, explique Manu Laruelle. Quand on voit les bêtes entassées les unes sur les autres (dans les pays du Mercosur, NDLR), je ne suis pas sûr qu’ils font fort attention aux taux de liaison au sol ».
Les exigences en matière de traçabilité sont également plus poussées chez nous. Dès sa naissance, le veau est bouclé. Il est associé à un numéro d’identification qui le suivra toute sa vie.
« C’est ce qui permet de suivre le veau de A jusqu’à Z. On retrouve ce numéro-là sur la barquette de viande, souligne l’agriculteur. C’est vraiment hyperimportant. »
En Amérique du Sud, on utilise des antibiotiques, hormones et anabolisants de croissance qui sont interdits dans notre pays.
Viennent ensuite les contraintes en termes de soins vétérinaires. Le moindre médicament administré à une bête malade est repris dans un dossier administratif, explique le vétérinaire Charles Houbotte : « Concrètement, on doit réaliser ce genre de document où on a le nom de l’éleveur, les médicaments administrés avec le numéro de boucle de l’animal. Et le plus important, c’est le délai d’attente, viande et lait, pour garantir une alimentation de qualité. »
Sur le marché, les produits employés par les vétérinaires belges sont très différents de ceux utilisés dans les pays du Mercosur.
« En Amérique du Sud, on utilise des antibiotiques interdits dans notre pays, ainsi que des hormones et anabolisants de croissance, détaille Charles Houbotte. Ici, c’est strictement contrôlé et l’usage de telles molécules est pénalisé par des peines de prison ou des sanctions sévères pour les éleveurs ».
L’Europe est l’un des continents où les règles en matière d’hygiène sont les plus strictes. De l’étable à l’assiette, les éleveurs n’ont pas le droit à l’erreur. Des contrôles sont menés par l’AFSCA tout au long de la chaîne alimentaire, y compris dans les abattoirs.
« Après l’abattage. Il y a une analyse visuelle des carcasses, précise Aline Van Den Broeck, porte-parole de l’AFSCA. Si on a une suspicion, une trace d’injection par exemple, on fera un prélèvement, une analyse et on attendra les résultats de cette analyse avant de libérer cette carcasse et donc la carcasse n’entrera pas dans la chaîne alimentaire tant qu’on ne sera pas sûr que c’est OK ».
Un écart de compétitivité impossible à combler
Les conditions de production sont bien différentes d’un côté et de l’autre de l’Atlantique. Mais quelles conséquences ce traité pourrait-il avoir sur nos éleveurs sur le long terme ? C’est la question que nous avons posée au secrétaire général de la Fédération wallonne de l’agriculture.
« Le coût de production au Brésil est 40 % inférieur en moyenne à celui qu’on a dans l’Union européenne, souligne Benoît Haag. Combler un gap de 40 %, c’est impossible à court, à moyen ou même à long terme, donc il y aura moins d’exploitations à l’avenir si ces conditions continuent à rester telles qu’elles ».
Des exploitations qui pourraient être amenées à disparaître. Il s’agit là d’un risque qui ne concerne pas seulement l’avenir de nos éleveurs, mais aussi et surtout celui du consommateur. Selon la ministre wallonne de l’Agriculture, il en va de notre souveraineté alimentaire.
« On dénonce aujourd’hui le fait qu’on a perdu notre autonomie stratégique au niveau de l’énergie, de la défense et on prend le risque de le faire pour l’alimentation », estime Anne-Catherine Dalcq. « C’est aujourd’hui qu’il faut se battre, poursuit-elle. Les agriculteurs le font et les citoyens doivent vraiment se rendre compte que c’est aujourd’hui que se joue cette autonomie stratégique alimentaire ».
Jusqu’ici, les garanties proposées par l’Union européenne n’ont pas permis de rassurer les éleveurs wallons.
Tous les acteurs que nous avons rencontrés espèrent que les décisions prises par l’Europe ne compromettent pas la survie des plus petites exploitations, et qu’elles permettront de préserver la qualité des productions agricoles de demain.















