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Si vous avez un compte Facebook, ou si vous allez souvent sur internet, vous avez forcément déjà vu les publicités pour Wish, une application qui prétend révolutionner le shopping, "made fun and easy" ("rendu amusant et facile").
Autre slogan, "des soldes toute l'annĂ©e". C'est ce dernier qui a fait rĂ©agir SĂ©bastien, qui a contactĂ© la rĂ©daction de RTL info via le bouton orange Alertez-nous. "Ce site vous propose toutes sortes de produits Ă des prix extrĂȘmement soldĂ©s (âŠ) il me semble qu'il leurre le client", estime-t-il.
"Ce site gonfle les prix des produits afin de faire croire que le client réalise une bonne affaire. Est-ce légal ?", s'interroge-t-il ?
On a menĂ© une petite enquĂȘte pour essayer de rĂ©pondre Ă ces questions.
Wish, c'est quoi, c'est qui ?
La plateforme Wish est née en 2011. Elle est issue de la start-up Context Logic, lancée en 2010 par Peter Szulczewski (un ancien employé de Google) et Danny Zhang (un ancien de Yahoo). Leur idée était initialement de concurrencer les Google Ads, soit les publicités ciblées du géant de la recherche.
Ils ont finalement préféré lancer Wish, une application qui était au départ une expérience de shopping basée sur une liste de souhaits ('wish' signifie 'souhait' en anglais). Les utilisateurs la remplissaient et ensuite, les marchands se battaient pour imposer leur produit, une sorte d'enchÚre à l'envers.
Ce petit bout d'histoire a son importance. Car quand Wish est devenu en 2013 une plateforme de commerce en ligne (plus ou moins) comme les autres, il a basĂ© son concept sur des mĂ©thodes de ventes agressives. Au dĂ©part uniquement une application pour smartphone, Wish a inventĂ© une nouvelle maniĂšre de prĂ©senter les produits d'une maniĂšre trĂšs attractive, avec de grandes vignettes et des prix soldĂ©s de maniĂšre extrĂȘme. Le but Ă©tant de faire durer les sessions de 'shopping' un petit bout de temps, et de vous faire craquer, forcĂ©ment, en vous faisant penser: "je n'en ai pas vraiment besoin, mais Ă ce prix-lĂ âŠ"
Suivi permanent, stratégie agressive
Rien n'est laissĂ© au hasard lorsque vous utilisez l'application Wish. Le suivi est permanent et la procĂ©dure de passage Ă l'achat bien rodĂ©e. Pour faire simple: votre profil est cataloguĂ© ; votre shopping, donc le temps que vous passez sur l'application Ă faire dĂ©filer et rechercher des produits, est analysĂ© en dĂ©tail. Puis (c'est un exemple), des algorithmes vont faire diminuer le prix le lendemain, proposer des rĂ©ductions exclusives mais temporaires ("il faut acheter dans l'heure"), faire apparaĂźtre le produit sur la publicitĂ© de tous les autres sites web que vous visitez, et mĂȘme vous suivre sur Facebook. Sur cette plateforme, Wish aurait dĂ©pensĂ© 100 millions de dollars en 2017, pour apparaĂźtre au bon moment, sur les fils d'actualitĂ© des bons profils. Des montants similaires ont sans doute Ă©tĂ© dĂ©pensĂ©s avec les Google Ads de Wish qui vous suivent partoutâŠ
Bref, c'est du marketing numĂ©rique poussĂ© Ă l'extrĂȘme. Vous pensez que Cambridge Analytica a manipulĂ© des millions d'opinions politiques via Facebook ? Imaginez ce que fait Wish avec les portefeuilles des 300 millions d'utilisateurs qu'il prĂ©tend avoir Ă travers le mondeâŠ
AprÚs deux jours de surf, la page d'accueil s'est adaptée, au niveau des produits et des prix
Du (trĂšs) low-cost
Vous l'avez compris, pour que le concept fonctionne et que les produits tapent dans l'Ćil des clients, il faut des prix ridiculement bas, et des exigences au rabais en termes de qualitĂ©.
Wish sert en réalité d'intermédiaire entre des vendeurs qui sont directement les usines chinoises fabriquant les produits, et les clients. On pourrait parler de 'marketplace' comme sur Amazon, par exemple, sauf que les marchands ne sont pas vraiment identifiés ni notés par les acheteurs. On ne sait pas qui ils sont: une grande usine bien tenue, une petite fabrique dans la cave d'un immeuble ?
On a été faire un tour pour vous trouver un exemple. Une paire de chaussures de jogging sans marque est vendue 16⏠(au lieu de 487⏠prix non soldé, soi-disant), et on a pu cliquer sur la page Wish du vendeur, une 'boutique' baptisée⊠"ooooooooo_k", sans autre détail. On y voit simplement la liste des produits vendus par cette boutique, mais aucune information sur le vendeur, l'usine, etc.
Bref, vous l'aurez compris, on trouve sur Wish des produits de piĂštre qualitĂ©, le 'Made in China' dans toute sa splendeur. Le tout rassemblĂ© de maniĂšre anarchique. Car cette mĂȘme paire (du moins la mĂȘme photo illustrant le produit) est vendue par plusieurs boutiques, et les prix varient de 5⏠à 20âŹ.
La plupart des utilisateurs achĂštent des petits gadgets Ă quelques euros. Il y en a mĂȘme des soi-disant gratuits car les frais de port sont parfois affichĂ©s Ă 2 euros, alors que vu le poids du gadget, cela coĂ»te moins cher.
Est-ce légal que ce site gonfle les prix des produits afin de faire croire que le client réalise une bonne affaire?
Ces fausses soldes permanentes sont-elles légales en Belgique ?
SĂ©bastien, notre tĂ©moin, a failli acheter un appareil photo sur Wish, avant de se raviser. "Il y a un appareil photo de la marque 'Protax D3000' dont le prix de dĂ©part approche les 2000âŹ. Il est soldĂ© Ă -90%. Je vous avoue que j'Ă©tais perplexe face Ă ce site et je suis donc aller voir sur des sites internet combien vaut en rĂ©alitĂ© cet appareil photo. Il en rĂ©sulte que celui-ci coĂ»te normalement entre 200 et 250 euros".
Rien d'Ă©tonnant dans son constat. Inutile d'ĂȘtre un expert pour comprendre que les soldes omniprĂ©sentes et souvent grotesques n'en sont pas rĂ©ellement. Il est probable que les prix â le normal et le soldĂ© - soient calculĂ©s de maniĂšre algorithmique pour optimiser la vente. Ce ne sont donc pas "des soldes toute l'annĂ©e", vous l'aurez compris.
Sébastien se pose dÚs lors la question suivante: "Est-ce légal que ce site gonfle les prix des produits afin de faire croire que le client réalise une bonne affaire?"
Non, en tout cas pas chez nous. "En principe une telle pratique ne peut pas exister en Belgique", nous a-t-on expliqué au SPF Economie. Chez nous, il y a des rÚgles strictes, "on ne peut vendre à perte que durant les mois de janvier et de juillet".
Cependant, Wish est une application américaine qui met en relation des fabricants chinois et des acheteurs basés un peu partout dans le monde, y compris en Belgique. "Au niveau belge, le Ministre ne peut pas agir, car l'Europe est un marché unique, tout doit donc se faire dans un cadre européen. A notre niveau, on pourrait agir si c'était une entreprise basée en Belgique".
L'absence d'harmonisation des rÚglements au niveau européen
L'Union europĂ©enne ne reste pas pour autant les bras croisĂ©s. "L'UE a des contrats avec les AmĂ©ricains, par exemple", rĂ©gissant certaines procĂ©dures, certains accords. Mais c'est trĂšs complexe Ă mettre en place car mĂȘme au sein de l'Europe, "il y a des philosophies commerciales trĂšs diffĂ©rentes".
Le SPF cite l'exemple tout bĂȘte de la revente d'un ticket de concert. "En Belgique, il est interdit de le revendre plus cher. Aux Pays-Bas, les enchĂšres sont autorisĂ©es". Si on n'est pas d'accord pour un dĂ©tail entre deux pays limitrophes, comment s'entendre pour des rĂšgles de (faux) prix pratiquĂ©s par des fabricants chinois via une application amĂ©ricaine ? "Les degrĂ©s de protection du consommateur sont diffĂ©rents selon les pays, c'est comme ça⊠MĂȘme si pour l'alimentaire par exemple, le niveau est trĂšs Ă©levĂ© partout".
Une paire de chaussure (trÚs) soldée, un "fabricant" sans aucune autre mention qu'un nom désopilant, "ooooooooo_k"...
Les gens se font avoir, mais ils en redemandent
Un confrÚre du site recode.net, qui a discuté en 2015 avec le trÚs discret fondateur de Wish Peter Szulczewski, a pris la peine de commander quelques produits pour voir de quoi il s'agissait vraiment. Il a commandé 6 produits, qui ont mis chacun entre 2 et 3 semaines à arriver séparément. C'est la durée standard, et elle est assez clairement indiquée au moment de l'achat.
En réalité, des sociétés de transport se chargent de remplir des containers à destination de l'Europe ou des Etats-Unis, et ça prend donc du temps. Il ne s'agit jamais d'un envoi unique, les frais seraient dix fois plus élevés que la valeur du gadget acheté.
Notre confrĂšre a achetĂ© une montre Ă 4$ (elle est arrivĂ©e cassĂ©e au niveau du bracelet et d'une aiguille), un T-Shirt avec un faux logo Tommy Hilfiger Ă 12$ (il a Ă©tĂ© retirĂ© de la vente par aprĂšs car les faux ne sont pas tolĂ©rĂ©sâŠ), un pantalon de training Ă 7$ (trop petit car les tailles ne correspondent pas toujours), une 'smartwatch' Ă 15$ (qui a fonctionnĂ© en partie), une protection d'Ă©cran d'iPhone Ă 2$ en bon Ă©tat, et un bracelet Ă 1$ sans mauvaise surprise.
Vous n'ĂȘtes sans doute pas plus Ă©tonnĂ©s que nous par la piĂštre qualitĂ© des produits achetĂ©s. Et pourtant, les ventes sur Wish ne cessent de croĂźtre de mois en mois. La sociĂ©tĂ© ne cesse de lever des centaines de millions de dollars pour continuer Ă grandir en investissant massivement dans la publicitĂ© (et en devenant le sponsor maillot des Los Angeles Lakers en NBAâŠ).
Conclusion
L'application Wish, l'une des plus populaires sur nos smartphones, n'est pas une arnaque. On peut en effet trouver des millions d'articles à des prix ridiculement bas. Un miracle ? Non, pas vraiment. Les produits sont de qualité minimale, en provenance directe d'usines chinoises fabriquant tout et (surtout) n'importe quoi. Ajoutez à cela une stratégie d'incitation à l'achat trÚs grossiÚre (des fausses soldes toute l'année, souvent "-97%").
Un concept qui cartonne: les adeptes sont de plus en plus nombreux, les investisseurs se bousculent. Il se murmure mĂȘme qu'Amazon a voulu racheter Wish pour plusieurs milliards de dollars, il y a quelques annĂ©es.
Tout cela soulÚve quelques questions⊠Dans quel monde vit-on ? Une société occidentale à la recherche de cette expérience de shopping qui s'apparente finalement plus à un jeu, à dénicher la bonne affaire. Comme si on avait besoin de remplir un vide par des achats compulsifs, des objets dont on n'a pas besoin.
C'est finalement trĂšs paradoxal: on tente d'Ă©duquer nos enfants Ă une consommation plus responsable, plus Ă©thique, plus juste. A acheter du local ou Ă privilĂ©gier le commerce Ă©quitable, Ă veiller Ă ce que les fabricants, ouvriers, fermiers du bout du monde ne soient pas exploitĂ©s. On rĂȘve en agissant de la sorte d'un monde plus Ă©quilibrĂ©, d'une planĂšte prĂ©servĂ©e. Puis, d'un autre cĂŽtĂ©, on se rue sur des gadgets low-cost en plastique qui, on le sait, finiront Ă la poubelle aprĂšs quelques jours, semaines, moisâŠ
Sur Trustpilot, un site qui recense les avis des clients par rapport Ă d'autres sites web, un internaute rĂ©sume bien cette idĂ©e. "Pay peanuts, get monkeys ! (Wish est) un site oĂč l'on obtient ce que l'on mĂ©rite, dans notre frĂ©nĂ©sie Ă vouloir acheter toujours plus pour le moins cher. RĂ©sultat : des produits de trĂšs mauvaise qualitĂ©, tout juste bons Ă aller Ă la poubelle. En prime on vous trompe avec de fausses rĂ©ductions, des photos trompeuses. Ma mauvaise expĂ©rience avec ce site m'aura au moins fait prendre conscience qu'il faut changer nos habitudes de consommation !"
Nous avons tenté, en vain, de joindre un responsable de Wish pour un commentaire. La présence de l'entreprise sur internet se limite à la boutique. Difficile d'en savoir plus sur son fonctionnement, son organigramme et ses chiffres, impossible de contacter un porte-parole. Ce qui n'est jamais le gage d'une entreprise trÚs droite dans ses bottes par rapport à ses activités.





















