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Pour son premier film d'animation, Michel Hazanavicius adapte La Plus précieuse des marchandises, un conte de Jean-Claude Grumberg. Une œuvre émouvante qui célèbre l'humanité dans les heures les plus sombres de l'Histoire.
RTL info : Nous allons parler de La Shoah avec votre film d'animation, Michel Hazanavicius. Réalisateur, vous êtes connu pour deux épisodes d'"OSS 117", le multi-oscarisé "The Artist", ainsi que "Le Prince oublié", avec Omar Sy et François Damiens. Aujourd'hui, vous nous présentez votre premier film d'animation, "La Plus précieuse des marchandises", adapté d'un conte de Jean-Claude Grumberg. Commençons par le titre. Le mot "marchandises" fait référence à un terme utilisé par les nazis ?
Michel Hazanavicius : Oui, c'est l'ironie même de l'auteur. Jean-Claude Grumberg, qui travaille sur ces thématiques depuis plus de 60 ans et dont le père a été déporté, a choisi ce mot avec une grande finesse. Ce qui est beau dans ce titre, c'est que cette "marchandise" désigne un bébé, jeté d’un train qu’une personne croyait être un train de marchandises. On parle donc d’un être humain, ce titre a une espèce d'ironie assez jolie.
Ce film traite de la Shoah, mais pas directement. On pourrait même dire qu'il évoque surtout le courage des Justes, ces héros discrets qui ont sauvé des Juifs pendant la guerre. Est-ce un film sur le courage ?
Absolument, mais aussi sur le libre arbitre et la capacité de choisir le bien, même quand tout s’écroule autour de nous. Les Justes que vous mentionnez sont des héros, mais pas dans le sens traditionnel. Ils n’ont pas fait un choix délibéré de courage ou d’héroïsme comme dans certains récits de guerre. Ce sont des personnes ordinaires qui ont simplement suivi leur cœur et agi naturellement pour le bien. Ce sont des "gens bien", comme on les appelle.
Ça fait du bien, un film sur des "gens bien", même dans un contexte aussi dur. Ça nous rappelle qu'il existe encore des actes de bonté, même en 2024.
Oui, et pas seulement que ces actes existent encore, mais qu’ils résident en chacun de nous. L’être humain peut être parfois horrible, comme les bourreaux, dramatique, comme les victimes et lumineux, comme les Justes, ceux qui ont justement sauvé l'honneur de l'humanité pendant cette histoire-là. C'est réconfortant de se dire qu'on a le choix et que c'est possible.
Selon vous, est-il plus facile d’agir avec courage à certaines époques, même au risque de sa propre intégrité physique ?
C’est dans les situations dramatiques que cette possibilité d’héroïsme se révèle. Ce n’est pas qu’il est "plus facile", mais en temps de paix, ce sens de la dignité est moins sollicité, car le contexte ne le demande pas autant. En revanche, dans des crises graves, on est confronté à des choix décisifs, même s’il est difficile de prévoir comment chacun réagirait. Ce qui compte, c’est de savoir qu’on a toujours ce choix, même quand tout semble perdu.
Combien de temps avez-vous mis pour réaliser ce film ?
J’ai reçu ce texte bouleversant, écrit sous la forme d'un conte de Jean-Claude Grumberg, il y a six ans. L’écriture a commencé presque immédiatement, mais le projet a été ralenti durant 1 an, notamment à cause du Covid. En tout, cela représente environ cinq ans de travail, y compris la fabrication.
À l’époque où vous avez commencé, des événements comme ceux du 7 octobre en Israël n’avaient pas encore eu lieu, et l’antisémitisme semblait moins visible. Ce film arrive-t-il à un moment opportun, selon vous ?
Il n’a pas été conçu comme une réponse à l’actualité, mais il résonne évidemment avec ce qu’on vit aujourd’hui. Quand je vois les chiffres alarmants sur l’antisémitisme en France et ailleurs, je suis heureux de proposer un film humaniste, ouvert et pacifique. Il n'exclut et n'oppose personne à personne, il raconte une belle histoire, portée par l’idée que le bien est toujours possible. Dans un monde de polarisation extrême, ce film offre une perspective apaisée et réconfortante.
Ce film s’adresse aussi aux enfants. Était-ce une manière de transmettre quelque chose de votre histoire ou de celle de votre famille ?
Ce n’était pas une motivation consciente. Je suis juif, mais je n’ai pas vraiment transmis cette culture à mes enfants. Ce qui m’a guidé, c’est surtout la beauté du conte et l’envie d’en faire un beau film. Je n'ai jamais été très à l'aise avec le devoir de mémoire, parce qu'il y a quelque chose dans l'idée de devoir. Les films sur la Shoah peuvent parfois imposer une émotion ou une réflexion prédéfinie et j'avais peur de devenir un otage sur ce que je devais penser ou ressentir. Ici, j’ai voulu quelque chose de solaire, une pulsion de vie tournée vers l’amour et ce que nous avons de meilleur en nous. S’adresser aux enfants exige délicatesse et tact : leur dire la vérité, sans les traumatiser.
C’est votre premier film d’animation, un domaine complètement nouveau pour vous. Comment l’avez-vous abordé ?
Je dessine depuis l’âge de 10 ans. Après une humiliation par une institutrice qui m’avait méprisé, cette expérience m’a poussé à travailler le dessin. Aujourd’hui, j’ai 57 ans et cette passion m’a accompagné toute ma vie. Pour ce film, je voulais intégrer mes dessins et me suis lancé dans cette aventure sans savoir ce que j'allais dessiner. C’était incroyablement enrichissant, j'ai beaucoup aimé.
La musique joue un rôle essentiel dans le film, tout comme la voix de Jean-Louis Trintignant en tant que narrateur, disparu en 2022. C’était l’un de ses derniers travaux ?
Oui, c’était sa dernière apparition auditive, si on peut dire, il en était très heureux. Il s'est beaucoup investi dans ce texte qu'il a dû apprendre par cœur parce qu'il était aveugle, ce qui lui a demandé beaucoup d’efforts. C’était un homme magnifique, et cet enregistrement restera pour moi un moment important.