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« Un manège incessant de 3h du matin à 21h » : les Bruxellois fulminent contre le survol des avions, mais pourquoi maintenant ?

par Lucas Fu et Donatella Ruolo
Les habitants de Molenbeek, Berchem ou Koekelberg dénoncent un enfer sonore qui porte un nom : Brussels Airport. Depuis plusieurs mois, les avions survolent leurs communes à toute heure de la journée et de la nuit. En cause, de nouvelles trajectoires GPS vers la piste 07L et des normes de vent controversées.

Depuis plusieurs mois, le ciel du nord-ouest de Bruxelles est devenu un véritable enfer pour des milliers d’habitants. À Molenbeek, Berchem-St-Agathe ou Koekelberg, le vrombissement des réacteurs est désormais quotidien, parfois toutes les cinq minutes. Entre fatigue nerveuse, réveils nocturnes et sentiment d’abandon, les riverains crient leur ras-le-bol. En cause : une nouvelle procédure de guidage par satellite et des normes de vent qui font polémique.

Pour Michel, habitant du boulevard Mettewie à Molenbeek, la situation est devenue invivable. Ce 2 février, son réveil a été brutal : « Depuis 3 heures du matin et jusqu’à 9 heures, mon immeuble est survolé toutes les cinq minutes par des avions à basse altitude », explique-t-il dans une plainte qu’il a déposée au médiateur fédéral de Brussels Airport.

Ça réveille les enfants

Pour de nombreux habitants des communes touchées, le survol de leurs habitations n’est plus une exception, mais une nuisance constante. « Avant, on avait ça peut-être une à deux semaines sur l’année. Maintenant, c’est quotidien. C’est pénible pour les nerfs », confie-t-il. Même constat chez Jacqueline, à la limite de Berchem : « Ça réveille les enfants et ça me réveille aussi. On parle de deux avions par heure parfois, toute la journée et toute la nuit. On vit ici depuis des années et avant, ce n’était pas aussi fréquent », assure-t-elle.

Qu’est-ce qui a changé ?

Si les habitants ont l’impression que le ciel leur tombe sur la tête, ce n’est pas un hasard. Philippe Touwaide, Directeur du Service de Médiation du Gouvernement Fédéral pour l’Aéroport, explique que plusieurs facteurs techniques se sont alignés. D’une part, l’Europe impose de nouvelles procédures de guidage par satellite (RNP). Pour Brussels Airport, cela s’est traduit par une nouvelle route vers la piste 07L (qui survole l’ouest de Bruxelles) publiée en juillet 2025.

Carte de pistes de Brussels Airport
Carte de pistes de Brussels Airport - BATC

Concrètement, cela veut dire que tous les avions qui approchent de la piste 07L avec l’approche au guidage GPS, suivent presque exactement le même tracé au-dessus de Bruxelles. Cette route avait été annoncée comme temporaire, pour pallier les travaux menés sur les pistes de l’aéroport.

Le tracé de la route VOR (approche courbe), en haut. La route RNP (approche continue, guidage GPS), mise en place et favorisée depuis les travaux de juillet 2025 à l’aéroport de Brussels Airport, en bas.
Le tracé de la route VOR (approche courbe), en haut. La route RNP (approche continue, guidage GPS), mise en place et favorisée depuis les travaux de juillet 2025 à l’aéroport de Brussels Airport, en bas. - Airport Mediation

D’autre part, la météo s’en mêle. « Actuellement, on a un vent entre Est et Sud-Est toujours soutenu, qui ne permet pas d’utiliser les pistes habituelles (la 25 et la 01). La seule manière de maintenir l’aéroport ouvert est d’atterrir sur la 07 Left », précise Philippe Touwaide.

En effet, pour qu’un avion se pose en toute sécurité, il doit entamer son approche de l’aéroport avec un vent de face. Des vents de provenance Est, soufflant vers l’Ouest, imposent une approche depuis l’Ouest, vers l’Est (depuis les communes de Molenbeek etc.). Les rafales latérales (soufflant sur l’avion depuis sa gauche ou sa droite) doivent aussi être minimes.

Mais pour Ahmet Gjanaj, bourgmestre faisant fonction de Molenbeek, l’argument météo a ses limites : « Pendant 30 ans, on n’a pas eu de problèmes. À la moindre rafale, on dépasse la norme de vent et on survole nos quartiers. Il va y avoir des problèmes de santé publique », estime-t-il. Il réclame, avec les bourgmestres de Koekelberg et de Berchem-St-Agathe, le retour prioritaire à la piste 25, qui survole des zones beaucoup moins peuplées.

Le Ministre se défend

Face à la colère des bourgmestres des communes touchées, le Ministre fédéral de la Mobilité, Jean-Luc Crucke (Les Engagés), se défend de tout favoritisme territorial. Par voie de communiqué, son cabinet souligne que les trajectoires aériennes relèvent d’une « analyse strictement technique et opérationnelle » élaborée par Skeyes (le contrôleur aérien) et le SPF Mobilité. Après une réunion entre le ministre et les bourgmestres, ces derniers n’ont pas caché leur déception :

Aucune décision politique

« Aucune décision politique n’a été arrêtée en vue de favoriser ou de pénaliser un territoire en particulier », insiste le Ministre. Toutefois, une décision politique de 2003 pourrait encore avoir un impact aujourd’hui. Philippe Touwaide, directeur du Service de Médiation, rappelle ainsi que les normes de vent, qui dictent quelle piste doit être utilisée, ont été profondément modifiées en 2003 sous l’impulsion de Bert Anciaux, alors ministre fédéral de la Mobilité.

À l’époque, Bert Anciaux, figure du nationalisme flamand, n’avait pas caché sa volonté de « répartir la charge » des nuisances. L’objectif était clair : faire en sorte que le survol ne repose pas uniquement sur les zones les moins peuplées (souvent situées en périphérie flamande), mais qu’il soit partagé avec la Région bruxelloise, et ce, sans tenir compte de la densité de population. En abaissant les normes de vent, le politique a mécaniquement forcé l’utilisation de pistes qui, comme la 07 ou la 01, survolent des dizaines de milliers de Bruxellois.

Une confusion qui perdure

Depuis ces décisions historiques, les normes de vent ont fait l’objet de multiples allers-retours juridiques et politiques. Selon le Service de Médiation, une instruction datant de juillet 2013 a relevé les seuils à partir desquels un vent est considéré comme trop puissant pour permettre un atterrissage en toute sécurité. Mais en décembre 2013, une nouvelle instruction a relevé ces seuils. Jugée « fautive et illégale » par les tribunaux, elle est toutefois toujours d’application. Pourtant, toujours selon Philippe Touwaide, cette dernière est floue sur les notions de vitesse du vent moyenne, maximale, et de rafale de vent.

C’est cette ambiguïté qui permettrait aujourd’hui d’activer la piste survolant Molenbeek à la moindre brise, là où une application stricte des règles antérieures aurait privilégié des routes survolant beaucoup moins de monde.

Toutefois, une lueur d’espoir pointe à l’horizon pour les riverains. Le gouvernement a validé le lancement d’un groupe d’experts internationaux pour élaborer une loi aérienne. Pour la première fois, « l’environnement et la santé publique » devraient être pleinement intégrés à la réflexion, à côté des enjeux économiques.

En attendant, l’utilisation de la route aérienne RNP 07 devrait se poursuivre jusqu’à fin octobre. Une échéance « inacceptable » pour les bourgmestres qui fulminent après leur rencontre « décevante » avec le cabinet du ministre Crucke.

Pour Jacqueline, Michel et les centaines de milliers d’habitants touchés par les survols, l’automne semble encore bien loin.

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