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La Région bruxelloise se prépare à égaler lundi, puis battre mardi, le triste record de 541 jours sans gouvernement de plein exercice en Belgique, jusqu’ici détenu par l’Etat fédéral pour la période entre les élections de juin 2010 et l’avènement du gouvernement Di Rupo en décembre 2011.
A la suite des élections de 2024, il en a résulté un paysage politique plus éclaté que jamais. Crédité de quatre sièges, Groen l’a emporté, côté néerlandophone devant la Team Fouad Ahidar, née à l’initiative de l’élu ex-sp.a et ex-Vooruit, sur fond de visions divergentes dans la société bruxelloise non au plan linguistique mais de thèmes touchant aux convictions religieuses.
Côté francophone, le MR l’a emporté de manière incontestable, mais avec les Engagés, il n’a pas atteint la majorité dans le groupe francophone, contrairement à la Région Wallonne et à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Contrairement au parlement fédéral où il a pu entrer dans un gouvernement très majoritairement à droite, il n’en a pas eu la possibilité à Bruxelles, le Parlement bruxellois penchant un peu plus à gauche qu’à droite: PS, PTB, Ecolo, Groen, Vooruit, et Team Fouad Ahidar comptent ensemble 48 des 89 sièges du Parlement régional.
Un tiers de législature plus tard, le climat de tension quasi permanent souvent entretenu par certains acteurs à coups de vétos, d’expressions particratiques et de visées parfois personnelles n’ont pas contribué à installer le climat de confiance requis pour s’entendre a minima dans un contexte financier offrant peu de perspectives.
Retour sur un an et demi de discussions
D’emblée, au début de l’été 2024, le MR et les Engagés avaient envoyé un signal de leur volonté de monter ensemble dans une majorité, côté francophone, parallèlement à leur mariage en vue dans les autres entités du pays, et à leur volonté de se lier au gouvernement fédéral.
Dès le début des négociations, plusieurs formations ont émis des vetos: le MR, l’Open Vld et Les Engagés à l’égard du PTB et la Team Fouad Ahidar - pas franchement désirée non plus ailleurs; du PS, d’abord discrètement et puis publiquement vis-à-vis de la N-VA. Idem, en ce qui concerne cette dernière du côté d’Ecolo et de DéFI, ceux-ci ne se montrant guère à monter dans une majorité après leurs défaites électorales. Depuis l’automne 2024, l’Open Vld a fixé quant à lui une balise: pas de majorité sans la N-VA.
La phase d’information préalable à des négociations à laquelle il a été procédé à chaque début de législature depuis la naissance de la Région bruxelloise est inexistante, car dès le début, les relations entre le MR et Groen, sortis en tête, sont à tout le moins sont altérées.
Trois jours après le scrutin, le président du MR Georges-Louis Bouchez annonce qu’il entend remettre le plan de mobilité «Good Move» à plat. Deux mois plus tard, le MR, les Engagés et le PS s’accordent pour reporter, de deux ans, via le parlement, la phase suivante de restrictions programmées dans le cadre de la Zone de Basses Émissions. Pour Elke Van den Brandt, c’en est trop: celle-ci annonce le 13 septembre qu’elle n’entend plus négocier avec le MR sans prise en compte du projet des écologistes. Les contacts MR/Groen sont rompus durant plusieurs semaines.
A leur reprise fin octobre, le blocage dans le groupe linguistique néerlandophone persiste d’autant que sans la Team Fouad Ahidar, il n’y a d’autre formule possible qu’une quadripartite pour trois mandats gouvernementaux à attribuer. Le 14 novembre, l’Open VLD se dit prêt à se contenter d’un poste de commissaire de gouvernement pour permettre la mise en place d’un équipage majoritaire Groen-Open Vld-Vooruit-N-VA_CD&V.
Fin novembre, ces formations se disent prêtes à négocier un accord de majorité. Le PS grogne: il n’entend pas entrer dans un gouvernement avec la N-VA. Le formateur bruxellois David Leisterh (MR) lance ensuite un nouveau tour de consultations. A la fin du mois de janvier, le président du PS bruxellois, Ahmed Laaouej propose en vain de désigner David Leisterh à la présidence de l’exécutif bruxellois par la voie parlementaire en usant de dispositions prévues dans la Loi spéciale sur les institutions bruxelloises pour faire face aux situations de blocage persistant.
L’ère post-Leisterh
Le 23 février, la formatrice néerlandophone Elke Van den Brandt et le chef de file des Engagés Christophe De Beukelaer lancent une initiative pour tenter d’au moins créer les conditions pour débloquer la situation de crise persistante. Trois semaines de consultations plus tard, ils demandent à sept partis de se prononcer sur l’option d’une coalition de familles politiques MR-Open Vld; PS-Vooruit; Les Engagés-CD&V et Groen, sans la N-VA. Le chef de file de l’Open Vld Frédéric De Gucht qui nourrit des visées en direction de la présidence de son parti, signifie le 17 mars que son parti ne veut pas entrer dans un attelage sans la N-VA.
Après la rentrée, David Leisterh invite MR, PS, Engagés, Groen, Open VLD et Vooruit à plancher sur l’établissement d’un budget pluriannuel visant une économie d’un milliard d’euros d’ici 2029. Les discussions sont très difficiles en raison des divergences idéologiques à propos du montant au départ duquel le milliard d’économies serait à réaliser.
Sur le front financier, l’agence de notation Standard & Poor’s annonce à la mi-octobre le maintien de la note de crédit de la Région bruxelloise à A avec une perspective négative. Le ministre des Finances Sven Gatz (Open Vld) annonce que Belfius mettra fin à la ligne de crédit de 500 millions d’euros à partir du 1er janvier 2026. Deux jours plus tard, celui-ci démissionne du gouvernement bruxellois en affaires courantes pour raisons de santé. Isolé sur l’option d’une installation d’un remplaçant via un soutien exclusif d’une majorité d’élus néerlandophone, Frédéric De Gucht, fait marche arrière et Dirk De Smedt peut prêter serment en tant que nouveau ministre des Finances via un appel à signatures plus large.
Échouant à faire aboutir les négociations sur son troisième tableau budgétaire, David Leisterh démissionne de son poste de formateur et se retire de la politique nationale et régionale le 28 octobre. Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, reprend le témoin en tant que formateur et tente de relancer les négociations à six, en visant cependant ouvertement la formation d’un gouvernement. L’Open Vld et le PS s’y opposent sans toutefois quitter la table des discussions à six sur le budget. La méfiance persiste, jusqu’à ce qu’une dispute ouverte éclate entre le PS et l’Open VLD. Ahmed Laaouej ne digère pas la comparaison du PS à un alcoolique accro à la dépense faite par Frédéric De Gucht sur une chaîne de télévision flamande.
En l’absence de la délégation socialiste à une nouvelle réunion, le 20 novembre, M. Bouchez annonce qu’il a obtenu quelques jours pour trouver une majorité dans chaque groupe linguistique, chose selon lui impossible avec le PS qui «s’est exclu lui-même». Le président du MR ouvre la porte à Ecolo et à DéFI, qui la referment aussitôt.
Va-t-on y arriver ?
La balle est donc à nouveau dans le camp du PS. Du côté néerlandophone, Elke Van den Brandt entame des discussions bilatérales avec les partis néerlandophones. Mais dans les cercles politiques bruxellois, personne ne voit comment sortir de l’impasse. Toutes les pistes possibles ont été explorées et les nombreux vétos rendent une majorité durable pratiquement impossible. Ici et là, il est donc suggéré de renforcer le gouvernement démissionnaire avec un soutien externe afin de lui donner plus de marge de manœuvre, mais la tentative d’élaborer un budget d’urgence a jusqu’ici échoué.
La pression financière pourrait finir par jouer et notamment la possibilité de voir Bruxelles privée de liquidités au milieu de l’année prochaine, les contrats avec Belfius et avec ING encadrant deux lignes de crédits de 500 millions d’euros, arrivant à échéance à la fin de l’année qui s’achève.


















