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Dans l'est de la RDC, fuir sous les bombes du M23

Il n'a pas 5 ans et pleure à vous déchirer le coeur. Sa mère le tire par la main. Il trébuche, pieds nus dans les cailloux, alors que quelques centaines de mètres derrière lui, des obus de mortiers explosent dans Bambo, bourg perdu dans les montagnes de l'est de la République démocratique du Congo.

Il est midi ce 26 octobre, le soleil est au zénith et les rebelles du M23 viennent d'attaquer cette localité du territoire de Rutshuru, dans la province du Nord-Kivu.

Une équipe de l'AFP, venue documenter le quotidien des habitants près des lignes de front entre l'armée congolaise et le M23, s'est retrouvée prise dans les combats et a quitté la ville avec ses habitants.

Une énième rafale de mitrailleuse claque. Des familles entières se mettent à courir, ça se bouscule sur la piste. Pris de panique, des dizaines de militaires et policiers congolais accélèrent, tentent de doubler tout le monde, de sortir de cette foule pour ne pas être pris par les rebelles.

"Clac-clac !" Un militaire engage une balle dans le canon de son arme et la pointe sur un jeune de 20 ans au milieu de la cohue. Il menace de l'abattre s'il ne dépose pas tout de suite son sac et son téléphone. Il s'exécute, terrorisé. "Quand on fuit, ils nous volent notre argent et nos téléphones...", se désole Innocent après s'être fait dépouiller.

"Un garçon vient de mourir !", crie un homme en remontant la foule. "Une bombe est tombée derrière l'école et l'a tué". La marée humaine dévale à toutes jambes dans un vallon. Il faut aller le plus loin possible des tirs, sauver sa peau.

La file s'étire sur des kilomètres. Ils sont des milliers à fuir devant l'arrivée du M23.

Visionnées par l'AFP, des images filmées mi-octobre par des drones de la Monusco, la mission de l'ONU en RDC, montrent des colonnes de soldats lourdement armés se dirigeant vers le sud de Bambo. Selon des sources au sein des Nations unies, ce sont des renforts de l'armée rwandaise aux combattants du M23.

A plusieurs reprises depuis fin 2022, les Etats-Unis et l'Union européenne ont demandé au Rwanda de cesser son soutien au M23. Demandes restées sans effet, Kigali nie jusque-là toute implication dans le conflit.

- "Forts en embuscade" -

Le M23 (Mouvement du 23 mars) est le produit de rébellions passées, proches de Kigali et Kampala, qui opéraient depuis la fin des années 1990 dans l'est de la RDC. En 2013, les rebelles du M23 sont défaits militairement et trouvent refuge chez leurs parrains rwandais et ougandais, où ils resteront en sommeil pendant près de 10 ans.

Fin 2021, il reprennent les armes, en demandant à Kinshasa de respecter des accords sur leur démobilisation. Au fil des mois et de leur avancée, leurs revendications se transforment, ils disent agir militairement pour la défense des Tutsi au Congo.

Selon plusieurs rapports de l'ONU, les actes de violence et les discours de haine à l'encontre des membres de la communauté tutsi en RDC ont augmenté concomitamment à la résurgence du M23.

A Bambo, les habitants se souviennent de la première arrivée des rebelles en novembre dernier. L'armée congolaise était en déroute et le M23 s'était emparé en quelques heures de la ville et d'un gros village, Kishishe, une dizaine de kilomètres au nord.

C'est là, quelques jours après leur arrivée, que les rebelles avaient massacré 171 personnes, selon l'ONU, principalement des garçons et des hommes, les accusant d'être des miliciens.

L'énergie du M23 à garder le contrôle de cette zone n'est pas sans raison: les collines autour de Bambo et Kishishe sont des bastions historiques des FDLR, les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda, un groupe armé créé par d'anciens hauts responsables du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994.

"Eux, ils sont forts en embuscade, ils tuent beaucoup de M23", explique une soldate congolaise rencontrée dans une auberge de Bambo la veille de l'attaque.

Bien que Kinshasa nie toute coopération avec les FDLR, à Bambo ils marchaient côte à côte avec l'armée et d'autres milices supplétives.

- "Délaissés" -

La militaire, dans son t-shirt kaki floqué d'un "Tokowa pona ekolo" ("nous mourrons pour la patrie" en lingala, une des langues nationales), raconte l'importance de cette coopération pour tenter d'endiguer l'expansion de la rébellion.

Pour les militaires, les conditions ne sont pas bonnes: "Nous n'avons pas de gilets pare-balles, pas de jumelles, et quand on tire une bombe, ils en tirent 50 sur nous", déplore cette trentenaire, qui dit être assignée à une mitrailleuse sur le front face au M23.

"Parfois, nous passons plus de 24 heures sans manger", se plaint-elle. Elle raconte que les "wazalendo" (nom donné aux miliciens associés à l'armée), eux, "n'ont rien et pillent les chèvres des habitants pour se nourrir".

En avril, sans raison apparente, le M23 s'était retiré et restait depuis à une vingtaine de kilomètres. Sur les lignes de front, dont celle de Goma, la capitale du Nord-Kivu à une soixantaine de kilomètres plus au sud, une trêve semblait observée depuis lors.

Début octobre, les combats ont repris, poussant près de 200.000 personnes à fuir leurs maisons. Des avions de chasse et de l'artillerie ont été engagés près de Goma par l'armée congolaise, assistée de "formateurs" européens contractés par Kinshasa.

Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), la RDC compte actuellement le nombre record de 6,9 millions de déplacés, dont près d'un million dû au conflit avec le M23.

Lors d'un contrôle d'identité sur la route de Bambo, avant l'attaque, un capitaine de l'armée se sentait trahi. "Nous sommes délaissés ici!", lançait-il, abrité de l'orage sous une hutte de paille. "Que le gouvernement nous dise s'il a abandonné l'est du pays, ça évitera que d'autres soldats aillent mourir pour rien".

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