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« Je fais partie d’une armée de l’ombre » : Claude, 72 ans, aide l’armée ukrainienne depuis le Brabant wallon

Par Gaetan Willemsen
À 72 ans, Claude, un retraité du Brabant wallon, participe discrètement à l’effort de guerre ukrainien en imprimant en 3D des pièces destinées aux soldats sur le front. Intégré au réseau bénévole européen Druk Army, il fabrique et expédie depuis la Belgique du matériel essentiel. Une aide qu’il assume au nom de valeurs humanistes héritées de ses parents. S’il avait 30 ou 40 ans de moins, il l’assure, « je serais là-bas ».

« Je fais partie d’une armée de l’ombre qui aide l’armée ukrainienne en fournissant des pièces détachées imprimées en 3D. » C’est par ces mots que Claude (prénom d’emprunt), originaire du Brabant wallon, nous a interpellés via notre bouton orange Alertez-nous. « À 72 ans, je ne me sens plus l’âme d’un combattant au front, mais le modeste travail que je fais me laisse rêver parfois que j’aide ces pauvres gens à gagner leur combat pour la liberté. »

Contacté, il nous raconte comment tout a commencé. « C’est assez récent, il y a peut-être deux mois que je fais ça », explique-t-il. « À force de faire des recherches sur comment on peut aider l’Ukraine, je suis tombé sur plusieurs sites qui parlaient de les aider en versant beaucoup d’argent, ce que je ne me résigne pas à faire. Je suis par contre aussi tombé sur des sites qui permettent de leur donner un coup de main matériel, dont le fameux site Print Army, ou Druk Army comme ils le disent eux. »

Ce site a été créé dès le début de la guerre en 2022. Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine le 24 février, « notre pays n’était pas prêt », expliquait l’un de ses fondateurs à l’AFP en 2024. Les besoins sur le front se sont rapidement fait sentir et face à l’impossibilité d’obtenir certaines pièces, ils ont créé un site internet où les demandes des soldats sont transmises à des bénévoles équipés d’imprimantes 3D.

Une nouvelle utilité pour ses imprimantes

L’initiative s’est rapidement étendue « à toute l’Europe et même au monde, parce qu’il y a des Américains ou des Brésiliens qui impriment » désormais, explique Claude, qui avait les moyens d’aider. « Je suis ingénieur de formation et j’ai été artiste 3D et ai fait du design 3D. Quand les premières imprimantes sont arrivées sur le marché, évidemment, si on dessine en 3D, on a envie de voir les objets. Donc, je me suis lancé là-dedans et puis c’est devenu une passion. C’est pour ça que pour moi, c’était quelque chose que je pouvais faire » pour aider les Ukrainiens à se défendre.

Concrètement, après s’être inscrit sur le site, Claude y télécharge les modèles de pièces dont l’armée ukrainienne a besoin. « Ils proposent des fichiers imprimables directement sur toute machine. C’est vraiment du très beau design, très bien conçu. Il suffit simplement de les passer dans le slicer, un programme qui découpe les objets pour une machine donnée, d’envoyer à l’imprimante, et voilà ! » Les pièces sont alors créées et disponibles pour être acheminées au front.

Des bonbons pour faire plaisir aux troupes

Pour cela, « je collectionne des caisses en carton et donc on essaye de faire des emballages les plus compacts possibles, toujours en essayant d’emballer les objets évidemment dans un sac plastique » pour les protéger de la pluie, détaille Claude… qui y ajoute un petit plus : « On y met un petit paquet de bonbons parce que ça, c’est toujours le bienvenu. Sur les photos qu’on voit des gens qui reçoivent les colis, donc ceux qui sont près des lignes de front ou dans les fabriques, ils apprécient beaucoup ça. On ajoute aussi un billet de 5 ou 10 € pour aider au transport. »

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Ensuite, « la caisse, je l’envoie via Mondial Relay au hub belge » unique, qui se trouve en Wallonie et s’occupe d’envoyer la production bénévole belge en Ukraine.

Car Claude n’est pas seul. S’il n’a rencontré qu’un seul autre Belge sur un forum, il sait que les autres « ne m’ont pas attendu, sinon il n’y aurait pas de hub en Belgique. Je crois que beaucoup de compatriotes qui ont vent de ça le font. »

Pas que des pièces d’armes, loin de là

Ce qu’ils produisent ? De tout, en fonction des besoins. Sur leur site, la Druk Army donne comme exemple les connecteurs Starlink (le réseau de communication par satellite d’Elon Musk) qui peuvent se casser facilement pendant le mouvement et coûtent 135 dollars pièce à remplacer, alors que pour seulement 10 dollars de plastique, un imprimeur 3D peut fabriquer 77 jeux de capuchons de protection. Ou encore des plateformes de lancement de drones pour éviter aux pilotes de prendre des risques en les lançant à la main.

Si imprimer en 3D des pièces d’armement pourrait être punissable en vertu de la loi belge sur les armes, Claude n’a jamais franchi la ligne car il n’a jamais imprimé de composants essentiels de ce genre. « Ce ne sont pas spécialement des pièces pour l’armement. Par exemple, j’ai imprimé des centaines de boîtes de pilules étanches pour mettre en poche et avoir sa ration (photo ci-dessous). Les pharmacies près du front ne sont pas ouvertes ou ne fournissent pas de boîtes entières, mais juste le strict nécessaire. J’ai aussi imprimé des petits pieds pour des drones ou des caches pour des appareillages », explique-t-il.

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Une aide qui a un coût, mais pour Claude, « ce n’est vraiment pas grand-chose ». « Les filaments et la résine que j’utilise ne coûtent pas cher. 10 kg de filaments, ça revient à moins de 100 €. Ce que j’utilise par mois, c’est à peu près 10 à 12 kilos de matière première, donc une centaine d’euros », auxquels il faut ajouter le frais d’envoi d’environ 1€ par kilo. En plus de cela, « je verse mon obole à Hope for Ukraine », une organisation caritative humanitaire qui aide les populations affectées par l’invasion russe.

Une demande toujours soutenue sur le front

Aujourd’hui, la Druk Army dispose de 2.600 imprimeurs actifs avec près de 7.000 imprimantes 3D. Ils ont déjà offert aux soldats ukrainiens près de 900 tonnes d’équipements en plastique. Mais les besoins sont toujours bien là. Plus de 7.000 commandes sont toujours en attente. C’est pourquoi Claude tenait à partager son expérience.

« On n’est vraiment pas au courant des efforts qui sont faits bénévolement. J’ai l’impression que tout un chacun n’est pas au courant de tout ce qui peut être mis en place pour aider ces gens-là et que tout le monde a une volonté de faire quelque chose. Si le pouvoir politique estime qu’on ne peut pas aller les aider tout de suite, moi je crois que grâce à la spontanéité et l’incognito qui nous couvre, parce que c’est une armée de l’ombre, la Druk Army gagne quand même à être connue en tant qu’association. »

Mon papa a été déporté en camp de la mort
Claude

Cette envie d’aider les Ukrainiens à contrer l’envahisseur russe, elle est ancrée au plus profond de Claude. Il s’agit de valeurs qui lui ont été transmises. « Quand je vois les images de tous ces gens qui sont dans le malheur, les mêmes images que mes parents ont vécu, qui étaient dans le malheur aussi et qui ont été contents d’avoir été aidés, je me dis qu’il faut aller au secours de ces gens-là en essayant de faire quelque chose. J’ai été élevé comme ça. On n’est pas juifs mais mon papa a été déporté en camp de la mort. On fait tous partie d’une même Terre et indépendamment de toutes les considérations politiques ou autres, ce sont des choses qui ne devraient pas se produire. »

Il l’assure, s’il avait quelques décennies de moins, « je serais là-bas. Parce que c’est une monstruosité ce qui se passe là-bas. Indépendamment de toute frontière, de toute politique, de toute conviction, il y a quand même l’Humanité, et peut-être pas que sur ce conflit-là. Alors, à mon âge, je ne sais plus prendre ma voiture et aller jusque-là. Et puis, on me dirait ‘Allez pépé, mets-toi sur le côté’», rigole-t-il. Mais grâce à ses imprimantes 3D et ce réseau de l’ombre, « j’ai le sentiment de pouvoir aider », conclut-il.

Des drones pour l’Ukraine fabriqués en Belgique

Depuis deux ans, d’autres citoyens aident aussi l’Ukraine à leur manière. Dans un lieu tenu secret à Bruxelles, ils réunissent au sein de l’ONG « Wings for Europe » pour fabriquer des drones à destination des soldats au front :

Des centaines de drones ont déjà été envoyées en Ukraine, ils servent à des missions de reconnaissance, mais aussi clairement d’armes.

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