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Bertrand Belin, le géographe des âmes perdues

"Ce que je chante c'est ce que je vois, ce que j'écris c'est ce que je pense": revoilà Bertrand Belin, dandy rock à fine plume, frappé d'une heureuse dichotomie créative, avec un superbe album et un livre qui paraissent simultanément.

Jeudi sort en librairies son troisième roman chez P.O.L. "Grands carnivores", et vendredi son septième opus "Persona", qui l'assoit un peu plus dans le paysage français comme le digne héritier d'Alain Bashung, disparu il y a déjà dix ans, autant en raison de l'intonation singulière de sa voix que pour le goût partagé d'une poésie succincte, décalée et elliptique.

"Les chansons, ça implique l'oral. Et donc l'oral implique mes obsessions et mes marottes. Alors que l'écriture au long cours d'un livre ne procède pas du tout en moi de la même trajectoire. Elle me permet d'être moins en contact avec le regard et de m'évader par la pensée. Ce sont deux géographies différentes pour un même voyageur", décrypte l'artiste de 48 ans, qui tient aussi un petit rôle dans le film "Ma vie avec James Dean", sorti mercredi et dont il signe la bande originale.

Succédant à "Cap Waller" (2015), "Persona" voit donc son auteur revenir à certains thèmes qui l'obsèdent depuis 15 ans, tel la solitude, la rudesse du monde qui nous entoure, la fuite du temps.

"Par définition, les obsessions restent les mêmes, mais le champ se déplace. Mes premiers disques faisaient déjà beaucoup état de ces questions-là, mais elles étaient situées dans un environnement qui était le plein air, dans des zones désertiques, maritimes... Il n'y avait pas l'urbanité, si présente dans cet album avec toute la férocité que ça suppose", dit-il.

"La dureté de l'époque me frappe. La pression monte et l'aspect douloureux du regard avec elle. Il y a une confrontation quotidienne entre les classes sociales. J'y suis plus sensible aujourd'hui, sûrement parce que l'intensité de cette confrontation est plus forte", développe Belin qui a écrit ses chansons il y a de nombreux mois, anticipant, sans le savoir, la séquence des "gilets jaunes".

- "Un disque en rase-motte" -

L'individu esseulé au milieu de tout, qui chute sous le poids de l'indifférence ("J’ai glissé/Je n’ai plus de paix, de paye, de pays/Me donner du pain/M’en faire don") au coeur d'une foule où "chacun vaque à son destin" comme le chantait Alain Bashung dans "Comme un lego", Betrand Belin le scrute depuis trente ans qu'il vit à Paris. "Un endroit d'observation remarquable pour se rendre compte de ce à quoi les populations sont confrontées."

"Quand on essaye de comprendre comment fonctionne le monde, d'où peut-on voir les choses? On nous parle de la finance, des grands enjeux de l'économie internationale, du CAC40, de l'écroulement des bulles spéculatives... Mais il faut être un spécialiste pour comprendre quelque chose à ça! Pour saisir comment marche le monde, il suffit de baisser les yeux dans la rue et on a tout de suite le résultat. Ce disque est un disque en rase-motte, je l'ai fait à un mètre du sol", certifie Belin.

Dans "Persona", Bertrand Belin épure plus que jamais son style. Un souci de la précision, du minimum d'effet, un art de l'extraction qu'il applique aux mots comme aux notes, avec une grande place accordée aux silences. Parlants forcément.

"Je tente de maîtriser cet espace, abonde Belin. Là dessus je subis une influence du chanteur folk canadien Bill Callahan. Mais quand j'arrête de prononcer des mots, il y a quand même quelque chose qui continue de courir en-dessous: la musique." Planante le plus souvent.

Adepte de l'itératif dans ses chansons, que se répète Bertrand Belin par les temps qui courent? "Le mot +respire+ revient souvent en ce moment. Or je suis hyperperméable à la température du monde et c'est un peu étouffant. Sans un peu de distance on ne peut pas vivre. Et moi, j'ai besoin de vivre aussi."

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