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Eborgné, le "gilet jaune" Hedi Bahrini a fait "le deuil" de son identité

"On peut vivre, mais il y a un deuil à faire", confie Hedi Bahrini, éborgné par les forces de l'ordre juste avant l'incendie de la préfecture du Puy-en-Velay, un jour de violences qui a marqué un tournant pour les "gilets jaunes".

Cet homme de 45 ans a perdu son oeil gauche le samedi 1er décembre 2018, le troisième week-end de mobilisation, quand la tension est montée subitement dans la petite préfecture de Haute-Loire d'ordinaire paisible.

Il assure s'être mêlé à la foule "pour voir l'ampleur de l'évènement" et "rencontrer" les silhouettes jaunes aperçues sur les ronds-points. Armé d'un appareil-photo, il veut documenter la "colère" des manifestants, leur "souffrance qui ne s'exprime pas d'habitude".

Vers 13H50, il filme, devant les grilles de la préfecture, les gendarmes qui essaient d'extraire des protestataires entrés dans la cour. Un projectile - un plot de grenade de désencerclement selon son avocate - l'atteint au visage, "fracturant l'orbite, le nez et coupant l'oeil", résume-t-il lors d'un échange avec l'AFP.

Inconscient, il est transporté à l'hôpital et "dort profondément" au moment où des cocktails molotov sont jetés sur la préfecture, qui s'enflamme, avec une trentaine de personnes à l'intérieur.

Elles en sortiront indemnes, mais 18 policiers et gendarmes ont été blessés dans les heurts qui provoquent une onde de choc dans tout le pays, d'autant que Paris, ce jour-là, a également connu de violents affrontements.

Le 4 décembre, Emmanuel Macron se rend sur place pour apporter son soutien au personnel de la préfecture. Il ressort hué et insulté par des militants.

- "Forme humaine" -

Sur son lit d'hôpital, Hedi Bahrini échappe à ce tumulte. Il passe les neuf mois suivants, "comme mort et éteint" avant de progressivement découvrir que sa blessure peut être "aussi une opportunité", une source d'"énergie assez dingue".

Cette renaissance "ne se fait pas du jour au lendemain: on est défiguré, il y a un deuil de soi, de son identité à faire", avant de s'en inventer une nouvelle, dit-il.

Formateur en maroquinerie, il se reconvertit et devient encadrant de travailleurs handicapés dans un atelier attaché à l'hôpital psychiatrique de la ville. Il espère désormais devenir éducateur spécialisé.

Cet homme d'apparence réservée et au physique émacié veut s'appuyer sur son expérience "pour partager et aider les gens". "Je sais qu'on peut vivre" après un épisode "traumatisant". Quelquefois même, ça peut être une opportunité".

Estimant avoir repris "forme humaine", il hésite à présent à "retoucher à la mutilation" après avoir "mis du temps" à s'accepter.

On lui propose une nouvelle intervention au visage, qu'il assimile à "une éviscération". "On ouvre, on vide, on met du silicone et on referme". Ça doit "permettre de supporter mieux la prothèse" et d'atténuer la douleur, explique-t-il, mais "changer quelque chose encore au visage serait une violence..."

- "Colère" -

Cinq ans après, il se montre peu disert sur ses opinions politiques. "Je n'avais jamais été à des manifestations et n'en ai jamais refait depuis" à l'exception d'une, "petite", contre la loi de sécurité globale à l'hiver 2020-2021.

Il a aussi rejoint l'association des Mutilés pour l'exemple, qui rassemble plusieurs personnes blessées dans les manifestations. Pour lui, c'est "un lieu de partage" où "on peut sortir notre colère sans problème".

Début 2019, il avait porté plainte mais la procédure a été classée sans suite après enquête de l'Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) en juillet 2020. La procédure civile pour obtenir une indemnisation est en cours auprès du tribunal administratif de Clermont-Ferrand.

Il a appris en mars 2022 la mort du gendarme, auteur du tir qui l'a défiguré. Il a pris cela comme "un second coup": "j'ai été en partie libéré de toute cette colère orientée contre lui, tout en ne sachant que faire" de ce qui en restait.

"Ni content ni triste", il regrette qu'il ne puisse plus y avoir "de coupable", ni d'explications sur ce qu'il s'est passé. Mais "on ne peut être en colère contre un mort, on choisit de vivre aussi".

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