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Insectes dans l'alimentation: ça ne décolle pas en Belgique

Insectes dans l'alimentation: ça ne décolle pas en Belgique

En 2014, les supermarchés annonçaient en grande pompe l'arrivée dans leurs rayons de produits à base d'insectes, dont la mise sur le marché était officiellement tolérée. L'année suivante, ces produits étaient retirés faute de succès. Les insectes, aliments d'avenir? Les Belges sont très peu nombreux à les mettre à leur menu, mais nos ventres y seront de plus en plus familiers, veulent croire la vingtaine d'éleveurs et transformateurs du pays.

Sources de protéines, minéraux, vitamines et acides gras, les insectes sont vantés pour leur intérêt nutritionnel comparable à la viande ou au poisson, avec une empreinte écologique bien plus réduite. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) les envisage comme l'une des réponses au défi de la sécurité alimentaire dans un contexte de croissance démographique. Cependant, si l'entomophagie est courante dans certaines régions du monde, elle ne fait pas partie des habitudes en Europe, où elle suscite souvent le dégoût. La vente d'insectes y a d'ailleurs longtemps baigné dans un flou juridique.


Trois espèces d'insecte tolérées

En 2014, les autorités belges ont établi une liste de 10 espèces d'insectes admises à la commercialisation le temps que l'Union européenne adopte une règlementation. Depuis le 1er janvier 2018, un nouveau règlement européen est d'application mais il définit tous les produits à base d'insectes comme des "nouveaux aliments", qui doivent donc être autorisés pour pouvoir être mis sur le marché. En conséquence, la politique belge de tolérance a été restreinte à trois espèces: le criquet migrateur africain, le ver de farine (larve du ténébrion meunier) et le grillon domestique. Cette tolérance vaut uniquement le temps que la Commission européenne se prononce sur les demandes d'autorisation introduites. Les autres espèces d'insectes doivent être expressément autorisées.

Premier des supermarchés belges à placer des produits à base d'insectes dans ses rayons, dès 2014, Delhaize a vite déchanté. "C'étaient des tapenades qui contenaient 5% de vers de farine. Au début, avec l'effet de nouveauté et l'intérêt médiatique, cela a bien marché. Mais déjà après un ou deux mois, les ventes ont baissé et, après un an et demi, nous les avons finalement retirées. C'était trop tôt", analyse Roel Dekelver, porte-parole de l'enseigne. Le constat est le même pour les autres chaînes de la grande distribution: la sauce ne prend pas, si bien que des kilos d'insectes, entiers ou cachés dans des burgers et autres croquettes, ont fini à la poubelle. "Les ventes de ce type de produits ne sont pas encore au beau fixe, bien au contraire. Delhaize a retiré de la vente les premiers essais réalisés et deux entreprises spécialisées sont en faillite ou en réorientation d'activités (SixLegs et Locousta)", confirme Sophie Bourrez, R&D Manager de Wagralim, le pôle de compétitivité wallon lié à l'agro-industrie. "Pour le moment, nous n'avons pas de projets avec des insectes mais on relancera quelque chose si on observe une demande", ajoute le porte-parole de Delhaize.


"Un futur pour les insectes, mais quand?"

D'autres grandes surfaces ont fait le choix de conserver une offre de niche, comme Carrefour dont la gamme comporte deux entrées aux insectes et qui va introduire les barres de la start-up bruxelloise Kriket dans 120 magasins. Ces collations contiennent 5% de farine de grillons du producteur bruxellois Little Food.

Le groupe Colruyt, lui, réserve les insectes à ses magasins Bio-Planet, avec trois espèces lyophilisées vendues depuis 2016 ainsi que, depuis 2017, les pâtes aux vers de farine lancées par deux Liégeoises, les Goffard Sisters. "Deux nouvelles références de farine à base d'insectes complèteront sous peu l'assortiment. Nous ne constatons pas de réel engouement, mais Bio-Planet estime que les insectes ont toute leur place dans le cadre d'une consommation responsable et veut continuer à répondre à la demande des clients convaincus", explique Nathalie Roisin, porte-parole du groupe Colruyt.

De fait, ce cercle de convaincus et de nouveaux consommateurs correspond davantage à la clientèle des magasins d'alimentation biologique. Bugood Food, l'un des principaux éleveurs d'insectes belges avec Little Food, collabore uniquement avec des commerces bio et des petites enseignes spécialisées, tout comme les clients qui transforment ses grillons et vers de farine. "On savait qu'il n'y aurait pas d'envol soudain, mais il y a un intérêt. Ces derniers mois, pas mal de nouveaux projets de transformation ont émergé. On travaille avec un stock à flux tendu, et là on vient de quadrupler la surface de nos locaux à Bruxelles. Il y a encore de la place sur ce marché", pense Jérémy Verlinden, son fondateur. "Oui, les insectes se vendent mais cela reste marginal. Pour nos clients, c'est surtout un produit 'fun' et à offrir plutôt que pour cuisiner au quotidien", nuance la porte-parole des magasins biologiques Färm, Muriel Zielonka. La chaîne vend les insectes séchés, biscuits et tapenades de Little Food, ainsi que les pâtes des Goffard Sisters. Nico Coen, qui vend sur les marchés de la poudre, des raviolis et des croquettes aux insectes sous la marque Nimavert, mesure néanmoins le chemin parcouru. "Quand nous avons eu l'idée il y a huit ans, on nous prenait pour des cinglés. Aujourd'hui, les gens disent que les insectes sont la nourriture du futur, ils sont intrigués, mais malheureusement trop souvent cela s'arrête là", observe-t-il. "Pourtant c'est comme manger une crevette ou un escargot. Il y a clairement un futur pour les insectes, mais quand? ", se demande-t-il, impatient de faire de Nimavert sa seule activité professionnelle.

A ce jour, la Belgique compte 12 éleveurs d'insectes pour la consommation humaine et 11 entreprises de transformation, d'après la Belgian Insect Industry Federation (BIIF), qui compte aussi une dizaine d'adhérents étrangers. Tous voudraient banaliser les insectes dans les assiettes, consciencieusement dissimulés dans des préparations ou assumés comme tels. Pendant qu'ils cherchent à lever les freins culturels et diminuer leurs prix, d'autres producteurs misent sur un marché sans doute appelé à croître plus rapidement même s'il fait moins parler: en volume, les insectes du pays les plus vendus sont de loin ceux élevés pour l'alimentation... animale, relève Emmanuel Baeten, porte-parole de la BIIF. Deux sociétés flamandes sont actives dans ce secteur, Protein Farm et Millibeter. Cette dernière vient d'être rachetée par AgriProtein, entreprise innovante lancée en Afrique du Sud qui ne cesse de s'étendre. Celle-ci prévoit de construire à Turnhout "la première usine à grande échelle" de larves de mouche nourries de déchets organiques. Le potentiel est énorme, juge M. Baeten. Les insectes constituent en effet des substituts locaux à la farine de poisson et au soja, tant pour les animaux d'élevage, dont l'aquaculture, que de compagnie. Des animaux qui, apparemment, ne font pas la fine bouche!

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