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Eric Toussaint est économiste et ancien maître de conférences à l’Université de Liège. Philippe Ledent, lui, est économiste chez ING. Ils ont analysé le duel de ce mercredi soir entre le président du PS et celui du MR dans l’émission Face à Buxant.
Durant le débat qui l’opposait à Paul Magnette, le président du MR a par exemple déclaré : « Partout où je suis, les impôts baissent, le pouvoir d’achat augmente. » Pour l’économiste Eric Toussaint, c’est tout simplement faux. « C’est clairement en contradiction avec la réalité vécue par une majorité de la population qui a des revenus faibles ou moyens ». Pour son homologue Philippe Ledent, « cela reste à prouver » : « Il y a beaucoup de mesures qui ont été prises, dont on ne sait pas encore évaluer l’impact pour l’instant. C’est probablement vrai pour certains, faux pour d’autres. Cela dépend des revenus de chacun ».
Paul Magnette, de son côté, disait au contraire : « On n’a jamais vu une rage taxatoire pareille. » Sans aller jusqu’à soutenir le terme de « rage taxatoire », Eric Toussaint concède au président du PS qu’il « est certain que les décisions du gouvernement et le budget voté impliquent des augmentations de taxes qui vont frapper les revenus de la majorité de la population, qui vit avec des revenus assez bas, car ce sont des taxes qui portent sur des dépenses qu’ils sont obligés de réaliser couramment. »
De son côté, Philippe Ledent se montre plus mesuré. « Si on doit parler de rage taxatoire, c’est plutôt lié à une accumulation de mesures depuis 20-30 ans que depuis les mesures prises tout récemment, uniquement, par le nouveau gouvernement ».
Une perte d’au moins 10.000 euros en bout de carrière
Georges-Louis Bouchez a également affirmé : « Nous baissons l’impôt sur le revenu, ce qui va rapporter jusqu’à plus de 500 € par ménage ». « Ce qui peut vraiment abaisser l’impôt sur le travail, sur le salaire, c’est cette augmentation de la quotité exemptée au moment de la taxation. Il y a une partie de ce qui avait été décidé en février dans l’accord de gouvernement : une partie va être avancée et puis le plus gros de l’avantage pour les travailleurs qui arrivent en 2029, lui est posposé à 2030. Donc on verra en 2030», avance Philippe Ledent. « D’un point de vue de rigueur, on ne peut pas accepter une telle affirmation sans démonstration », dénonce l’économiste Eric Toussaint, pour qui cette démonstration ne se trouve pas dans l’accord sur le budget.
Paul Magnette a affirmé qu’au contraire, « la moitié des travailleurs vont perdre 500 € ou plus avec deux sauts d’index (…) Si vous prenez un policier, une enseignante, ils vont perdre 1.000 € par an » C’est vrai, selon Eric Toussaint, mais avec une nuance : « Je pense que ce calcul est correct et je pense que le calcul sur la carrière pour des enseignants, pour des policiers, pour du personnel de santé, ça donnera une perte d’au moins 10.000 euros en bout de carrière. Paul Magnette a parlé de 20.000 euros mais je dirais de 10.000 à 20.000 euros. C’est-à-dire une somme absolument considérable.»
Pour Philippe Ledent, le calcul paraît très compliqué. « C‘est fondamentalement impossible à dire. Ça va dépendre évidemment de l’évolution de l’inflation ».
« Bouchez marque un point » : le PS était aussi au pouvoir avec Didier Reynders
Paul Magnette a également rappelé que « le ministre des Finances qui a duré le plus longtemps était Didier Reynders, votre père en politique, ministre pendant douze ans ». S’il a en effet été ministre des Finances du 12 juillet 1999 au 6 décembre 2011, soit durant 6 gouvernements successifs, le PS faisait lui aussi partie de ces gouvernements et avait donc également son mot à dire sur les politiques fiscales et économiques qui ont été menées. « On a un face-à-face entre deux présidents de partis qui apparaissent comme totalement opposés mais qui continuent de gérer, par exemple, la ville de Liège ensemble », rappelle Eric Toussaint.
« Ils ont eu une longue période de collaboration durant laquelle le PS ne s’est pas distingué lorsqu’il était au gouvernement avec le MR, n’a pas fait de certains sujets un casus belli permettant de trancher d’une autre manière que ce qui a été tranché. Malheureusement, du point de vue de l’intérêt de la société, il y a eu énormément de décisions qui ont été prises qui font que la dette publique belge reste très élevée, qu’il n’y a pas eu suffisamment d’investissements là où il aurait fallu, qu’il n’y a pas eu un soutien suffisant aux services de santé, etc. Donc là, si Monsieur Bouchez dit ‘vous avez été aussi au pouvoir avec nous et vous devez assumer une partie du bilan’, il marque un point », concède l’économiste.
Un soutien à Didier Reynders jugé « scandaleux »
Georges-Louis Bouchez a, de son côté, répondu « je l’assume » avec le sourire sur le fait que Didier Reynders a été son « père en politique », ajoutant : « Je suis fier. » Pour Eric Toussaint, « comme citoyen et comme économiste, je trouve ça extrêmement grave. Les procédures en cours à l’égard de Didier Reynders n’ont pas amené à des conclusions mais le fait qu’il y a des faits établis comme l’achat en cash pour 800.000 euros de billets de loterie », rappelle-t-il. Ce soutien affiché est difficilement compréhensible pour l’économiste. « Avoir un président de parti qui dit ‘j’assume’, c’est absolument terrible pour moi. C’est proprement scandaleux».
Bel et bien un budget de réduction de dépenses… sauf pour l’armement
Enfin, sur l’affirmation de Georges-Louis Bouchez selon laquelle : « 80 % de l’assainissement budgétaire, c’est de la réduction des dépenses et des réformes. Et 20 % des recettes », Philippe Ledent réagit : « La communication politique se marie très mal avec les réalités économiques », avance-t-il. « Il y a des efforts en matière de dépense, il y a des réformes qui vont mener à moins de dépenses, comme celle du chômage, c’est indéniable. Ceci étant, pour la personne qui va être touchée par le malus pension, cette personne ne va pas voir cet impact comme une réduction de la dépense de l’Etat, mais comme une taxation, donc il va voir son revenu diminuer ».
Eric Toussaint est de manière général d’accord également : « Ce n’est pas faux. Effectivement, le budget est essentiellement un budget d’austérité et de réduction de dépenses. »
Mais il s’étonne qu’aucun des deux ne mette en avant « la question de l’importance des augmentations de dépenses d’armement et de dépenses militaires. Visiblement, Paul Magnette n’en fait pas une question fondamentale et Georges-Louis Bouchez, lui, ne s’en vante pas. Mais comme économiste réfléchissant à ce dont a besoin la société, ce qui permet de relancer sainement l’économie, je pense que la forte augmentation des dépenses militaires n’est pas justifiée » vu « le poids que ça va avoir sur ce budget ».


















