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Dans le dépôt des magasins Match à Wangenies, Patrick travaille beaucoup plus: "On a besoin de gueuler"

Dans le dépôt des magasins Match à Wangenies, Patrick travaille beaucoup plus:
CORONAVIRUS

Si on parle beaucoup du personnel soignant, il ne faut pas oublier que d'autres catégories de travailleurs restent indispensables. Celles qui remplissent les magasins en font partie. Notre interlocuteur de Châtelineau a 46 ans et travaille à la centrale de Match à Wangenies. Il voudrait "une petite prime" et surtout qu'on salue son travail et celui de ses collègues.

Le coronavirus en Belgique (voir les dernières infos) affecte l'ensemble de la population à des degrés très divers. Une partie d'entre elle est confinée à domicile, au chômage temporaire. Une autre partie s'est adaptée et pratique le télétravail. Mais il y a certaines personnes qui travaillent comme avant… voire plus. C'est le cas de Patrick, ouvrier dans le dépôt des magasins Match de Wangenies (Fleurus, dans le Hainaut).

Il a contacté la rédaction de RTL info car il trouve qu'on ne parle pas assez de tous ceux qui permettent aux rayons des magasins de rester remplis. "Il y a aussi nous, les préparateurs de commande, qui sommes fort fatigués. On n'en parle pas beaucoup, mais il y a de nombreuses personnes qui font beaucoup d'heures actuellement, et qui acceptent de travailler plus qu'auparavant", nous a-t-il expliqué.

Dans le dépôt des Match depuis 2007

Patrick a 46 ans et habite Châtelineau, une section de la commune de Châtelet, dans le Hainaut. "Je travaille depuis 2007 chez Match, dans le dépôt, à Wangenies. Je suis préparateur de commandes, c'est-à-dire qu'on prépare les camions qui partent en magasin, en Belgique et au Luxembourg".

Il n'a pas toujours fait ce métier. "J'ai été nettoyeur de surface, travailleur industriel, j'ai aussi travaillé chez Lotus où on faisait des gaufres". Dans la grande centrale Match à Wangenies, il "aime son métier", nous dit-il.

Une journée type ? "On arrive à 6h du matin, et on termine à 14h. On reçoit les étiquettes, ce sont des commandes des magasins. Puis on va dans les 'rues', celle des conserves, des aliments pour animaux, des chips… Il y a tout ! On rassemble les colis et on prépare les commandes".

Sur une journée normale, donc avant la crise du coronavirus qui a déréglé les comportements d'achat des clients, "on doit travailler 420 minutes, donc ça fait environ une vingtaine de commandes, et dans chaque commande il peut y avoir 300, 400 ou 500 colis". Patrick travaille avec "environ 300 personnes" à la centrale de Wangenies.


Le "bureau" de Patrick: des tonnes de produits dans un immense entrepôt
 

Plus de travail... et plus des absents

Tout ça, c'était avant. Quand on pouvait sortir de chez soi et voir des amis, prendre sa voiture sans se demander si on avait le droit, serrer la main d'un voisin. Deux choses ont changé au dépôt de Patrick. "Il y a des absents, et il y a plus de travail". Une équation compliquée.

"Avant, on tournait entre 15.000 et 20.000 colis par jour. Maintenant on est à 30, 35 parfois 40.000 colis par jour. Les gens se sont rués sur tout ce qui est papier toilette (ce qui n'est pas un bien de première nécessité pour moi), pâtes, riz; ça a été la folie".

Patrick n'en revient toujours pas. "Vous verriez… Il y a encore deux semi-remorques qui sont arrivés ce matin, ce n'étaient que des rouleaux de papier toilette. C'est aberrant. Et deux autres camions remplis de pâtes viennent d'arriver". Il y a donc toujours autant de gens, selon lui, "qui stockent, qui stockent, encore et toujours".

Ce surplus d'activité doit être comblé par un surplus de travail (jours et heures supplémentaires), alors qu'il y a des absents. N'oubliez pas que depuis trois semaines, un rhume signalé par téléphone à son médecin équivaut à un écartement de deux semaines, en caricaturant à peine la situation. "De plus, il y en a qui ne tiennent pas la cadence, ils rendent un certificat car ils sont claqués".

Le moral en prend un coup

"On ne pense pas à ceux qui sont derrière"

"Je trouve ça super et important qu'on parle des infirmières, et tout ça, c'est vrai qu'elles sont en première ligne. Mais les gens ne pensent pas à ceux qui sont derrière. Depuis deux semaines, certains collègues et moi, on travaille 7 jours sur 7, on vient même le dimanche". De plus, les journées de Patrick sont plus longues. "Au lieu de 14h on termine souvent à 14h30, 15h ou plus tard encore, ça dépend".

Match n'est pas en train d'enchaîner ses ouvriers, précise Patrick. "C'est à la demande, on pourrait dire non, mais bon… Il faut bien que le travail soit fait, sinon les magasins seront vides".

Cette surcharge a tout de même des conséquences. "Le moral, il en prend un coup", avoue-t-il, mais quand on lui demande comme il se sent, il répond: "Bah, moi, ça va, on fait avec, et quand ça ne va pas, on ralentit. On ne sait pas faire autrement, on n'est pas des machines. Parfois, c'est vrai, on a besoin de rigoler, de gueuler", nous dit-il lors de l'interview par téléphone, alors que des collègues le charrient en fond sonore.  

Quant à sa vie de famille, elle est certes raccourcie pour l'instant, mais rien de dramatique. "Ma femme est technicienne de surface dans des écoles, pour l'instant elle est envoyée à droite et à gauche pour des désinfections, car il y a encore des enfants, donc quand ils sont partis, elle est rappelée pour aller nettoyer".

Le couple ne doit donc pas faire de télétravail avec les enfants. "J'ai un fils de 14 ans, et ma gamine de 18 ans. Ils sont assez grands. Quand ma femme part travailler, je reviens peut-être 10 minutes après, donc ça va".


Du papier toilette, encore et toujours du papier toilette...
 

"On voudrait bien une petite prime"

Un mois normal, le salaire de Patrick "tourne autour des 2.000 euros". Il va bien sûr être payé pour les heures et les jours supplémentaires des mois de mars et d'avril.

Mais le secteur aimerait qu'une prime soit octroyée à tous les courageux qui acceptent de travailler plus.

"Nos syndicats sont en pourparlers avec le patron. C'est vrai qu'on voudrait bien une prime, une compensation, un petit truc en plus car les ouvriers comme moi, on pourrait dire 'non' quand on nous demande de venir travailler les dimanches. On met nos familles de côté pour faire le boulot".

Au niveau du dépôt, on note une augmentation de 35% de l'activité logistique

"C'est le grand écart", confirme la direction

Nous avons contacté la direction de Match pour confirmer les impressions de Patrick, et elle s'est montrée très transparente. "Oui, clairement, depuis le 13 mars, on voit une augmentation de notre activité", nous a expliqué Laurent Vanden Brande, membre du comité de direction, directeur de la logistique et accessoirement porte-parole de l'entreprise. "Au niveau du dépôt, on note une augmentation de 35% de l'activité logistique. Et le problème, c'est que c'est le grand écart: on doit faire face à un absentéisme situé en 20 et 25%. C'est un chiffre raisonnable, compte tenu de la situation", mais ça tombe forcément mal.

Parmi le surplus d'activité, il y a effectivement le papier toilette. Mais notre interlocuteur relativise. "Le papier toilette, c'est très léger mais très encombrant". Vu que les gens se précipitent, "et que le papier prend beaucoup de place, il faut effectivement beaucoup de palettes, beaucoup de camions" pour répondre à la demande et remplir les magasins.

Si "on parle aussi beaucoup du riz, des pâtes", on oublie que "pour la farine, le sucre et… le pellet aussi, la demande a explosé, et on se demande bien pourquoi, que font les gens avec un tel stock ?".

Un chiffre d'affaire en augmentation, mais qu'en est-il du bénéfice ?

Laurent Vanden Brande ne le cache pas: la crise du coronavirus "a un impact significatif sur le chiffre d'affaire". Match a constaté des périodes à "+30, voire +40%", mais ça a tendance à chuter, "à revenir à la normale".

Il y a cependant une différence entre le chiffre d'affaire (tout l'argent qui rentre dans les caisses) et les bénéfices (ce qui reste quand on a payé tous les grossistes, les travailleurs et les frais de fonctionnement). "Oui, cette crise a aussi un coût, et il est important. Tout d'abord, il y a les mesures sanitaires: les masques, les gants, le gel, le plexi. On estime que ça nous coûtera entre 300.000 et 500.000 euros". De plus, "il y a l'absentéisme: les premières semaines, c'est l'employeur qui paie". De nombreux absents "qu'il faut remplacer par des étudiants, par exemple, ce qui est un coût supplémentaire".

Enfin, au niveau des nouvelles dépenses de l'entreprise, il y a la fameuse prime dont parlait Patrick. "Cette prime est en cours de négociations avec les syndicats. C'est constructif pour l'instant".

Match fera-t-il des bénéfices ? "On ne sait pas, pour l'instant, la balance est positive, mais on n'a pas encore payé les primes. Donc il faudra faire le bilan le 30 juin".

 

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