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François se fait voler son smartphone à Liège et le localise peu après à Bruxelles: "Pourquoi la police ne peut-elle rien faire?"

 
 

Un jeune homme de 26 ans, originaire d'Embourg, a été agressé avec un ami près du quartier chaud "Le Carré". On leur a volé leurs smartphones de grande valeur, qu'il est possible de géolocaliser en cas de vol ou de perte. Mais vous allez le voir, ça ne suffit pas pour mobiliser la police et la justice. Une question de "politique criminelle", nous explique un professeur de droit.

Depuis plusieurs années, certains smartphones, si on prend la peine d'activer la fonction, peuvent être géolocalisés à distance. Pour faire simple: si l'appareil est allumé, un petit logiciel peut en envoyer la localisation précise de manière invisible ; et son propriétaire, dûment identifié sur un site web via un ordinateur, peut savoir où se trouve son appareil (volé ou perdu).

Si ça semble être la solution idéale pour récupérer un téléphone qui coûte parfois très cher, dans la pratique, c'est moins évident. Deux personnes ont contacté la rédaction de RTL info récemment, via le bouton orange Alertez-nous, pour nous faire part de leur déception, voire de leur colère.

Elodie: "On protège les voleurs"

"A 7h du matin à la Porte de Hal (centre de Bruxelles), on m'a volé mon téléphone portable", nous explique Elodie via le bouton orange Alertez-nous. "Plainte déposée à la police, je rentre chez moi pour vérifier si le téléphone volé est bien bloqué et à ma surprise, le service de localisation de Samsung m'indique l'emplacement exact du téléphone volé. Heureuse à l'idée que l'on puisse me retrouver et me rendre mon GSM, je me rends au commissariat pour leur communiquer l'adresse. Imaginez ma rage lorsqu'ils m'ont dit que la législation leur interdisait de se rendre sur place pour le récupérer".

Notre témoin en tire sa conclusion: "La Belgique, le pays où on protège les voleurs au détriment des honnêtes citoyens".

François: "Un iPhone et un Samsung à 1.900€"

Du côté de Liège, François a accepté de nous rencontrer. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux de l'agression. "C'était un vendredi soir, dans la nuit. On était de sortie avec des amis en ville. On était 8 mais vers 3h du matin, un ami a dû se rendre au Carré pour retrouver sa copine. Je l'ai accompagné pour qu'il ne traverse pas la ville tout seul, et des amis devaient me récupérer en voiture", nous explique le jeune homme de 26 ans.

Comme ça arrive hélas trop souvent dans ce coin très sensible de Liège, une agression a eu lieu. "Quatre individus sont arrivés par derrière tandis qu'on traversait la rue, ils nous ont sauté dessus". 


"L'un d'eux m'a shooté dans les jambes, il tapait dans mes tibias, tout en criant. Je n'ai pas pu parler à mon ami qui était juste à côté. Le temps qu'on réalise – ça a duré moins d'une minute – on n'avait plus de téléphone. J'avais encore mon portefeuille qui était dans l'autre poche, et mes clés. J'ai essayé de courir après, mais je n'ai pas réussi à les rattraper. Mon ami est resté un peu de marbre, il ne comprenait pas ce qui se passait".

Pas de blessure, mais des pertes matérielles importantes. "J'avais un iPhone 11 Pro (1.200 euros à l'achat) et mon ami avec le dernier Galaxy Z Fold 3 (un smartphone pliable assez exclusif) à 1.900 euros", poursuit François. Des appareils qui, hélas, "n'étaient pas assurés" contre le vol.

"Une caméra, le lieu où se trouve le smartphone, mais rien n'est fait !"

Avec son ami, il est allé porter plainte au commissariat local, a priori sans grand espoir. Mais en y repensant, il y a des détails qui irritent François. Selon lui, il y a des éléments évidents permettant à la police d'agir. Le premier, c'est que "l'agression a eu lieu juste devant une des caméras de la ville", de quoi tenter d'identifier et suivre la fuite des agresseurs:

Et puis, surtout, "le lendemain à 17h, j'ai pu localiser mon smartphone. J'étais sur mon ordinateur, et j'ai reçu un email d'Apple m'informant que mon téléphone avait été allumé et localisé. Il était à Anderlecht, chaussée de Mons, à un numéro de rue exact".

Optimiste quant aux chances de retrouver son précieux smartphone, François joint la police d'Anderlecht. "Le commissariat que j'ai appelé était situé à 1 km seulement de mon smartphone… Plein d'espoir, j'explique tout au policier, mais il me coupe directement et dit: 'Je suppose qu'on a localisé votre smartphone ici, chaussée de Mons, on a 5 ou 6 coups de fil par jour pour ça'. Le policier m'explique que sans mandat, ils ne peuvent rien faire et qu'un juge ne délivre pas un mandat sous prétexte qu'un téléphone volé a été localisé".

François n'en revient pas. "La police sait qu'il y a un endroit où des smartphones volés transitent, à seulement 1 km du commissariat. Il y a des images des caméras de Liège, et personne ne sait rien faire". Selon lui, "il faut revoir les lois, les procédures… Je ne sais pas ce qu'il est possible de faire, mais il faudrait qu'au moins la police puisse aller sonner à la porte. J'ai appelé 3 minutes après que le téléphone a été allumé, et c'était à 1 km de chez eux".

Le jeune Liégeois de 26 ans est plutôt résigné quant à la suite. "C'est arrivé le 10 septembre, et je n'ai toujours aucune nouvelle".  

Que dit la police ? "Il y a deux problèmes"

La zone de police de Bruxelles-Ouest a accepté d'évoquer le problème avec nous. "On remarque une augmentation de ce genre d'appels ou de demandes, car de plus en plus, les objets sont localisables, la technologie a évolué", nous a expliqué Martijn Baes, devant le commissariat de Molenbeek. "Les gens viennent et nous disent: 'J'ai localisé mon smartphone ou mon ordinateur à tel endroit'. Je ne dirais pas que c'est tous les jours, mais on reçoit de plus en plus d'appels de ce genre, oui".

Hélas, les réactions de la police sont limitées. "Notre cadre légal nous confronte à deux problèmes. Le premier: on doit être sûr de la localisation… et ce n'est pas toujours très précis, c'est plutôt une zone dans laquelle l'objet est localisé. Si on est dans un environnement urbain (on peut supposer que c'est souvent le cas), on est probablement dans un immeuble (ce qui diminue encore la précision de la localisation)" : 

L'autre problème, "c'est la notion de flagrant délit. Le flagrant délit, c'est juste après les faits, et au plus tard dans les 24 heures. Si on est dans le cas d'un flagrant délit et qu'on a su localiser (précisément) l'objet, un policier qui a la qualité d'officier de police judiciaire, pourrait rentrer dans le domicile afin de faire une perquisition. SI on est hors flagrant délit, il faut le consentement des occupants de l'habitation. En cas de refus, un PV sera établi et envoyé au parquet. Selon la gravité des faits (dans le cas de François, clairement, ce serait trop léger, mais c'est le parquet qui décide), un juge d'instruction pourrait délivrer un mandat de perquisition".

Maigre lueur d'espoir pour François: "Tous les jours, on récupère des smartphones volés en contrôlant des personnes (ou des lieux). Donc c'est important quand on subit un vol de le déclarer à la police dans le cadre d'une plainte standard, et de transmettre le numéro de série. Comme ça, si on le retrouve, on peut le remettre au propriétaire".

Que dit un professeur de droit pénal ?

Adrien Masset est professeur de droit pénal à l'université de Liège. "Un jeune qui va à la police en disant: 'Mon téléphone volé se trouve à cette adresse, courez-y', c'est facile à dire, c'est moins facile à faire. Car il faut mobiliser en urgence une équipe de police, et on ne va pas en perquisition si facilement, il faut parfois s'accompagner d'un serrurier, par exemple. Et puis, il faut un mandat de perquisition du juge d'instruction (sauf flagrant délit, donc intervention dans les heures suivant les faits)".

Et là, notre interlocuteur confirme: "Mettre une affaire à l'instruction pour un vol de téléphone, c'est tout à fait inconcevable". N'est-ce pas injuste, finalement ? "Aussi bien la justice que la police ont toujours travaillé avec des priorités. C'est ce qu'on appelle la 'politique criminelle': il y a des choses qu'on va privilégier (par exemple, actuellement, les violences conjugales), et il y a des choses considérées comme moins importantes, moins urgentes. On peut comprendre qu'on ne peut pas tout poursuivre, ou tout abandonner pour se consacrer à une infraction qui est minime, comme un vol de téléphone… D'un autre côté, on pourrait imaginer que le service de police se présente et demande à faire une perquisition consentie, donc avec l'accord de celui qui habite les lieux. Mais il n'acceptera que s'il n'a rien à se reprocher ; s'il a des téléphones volés, il ne va pas ouvrir", ironise Adrien Masset, qui explique que la situation aurait été différente si le vol avait été commis dans d'autres circonstances (tiger-kidnapping, homejacking, etc).


 




 

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