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Comme tous les matins dans le centre de Bruxelles, les demandeurs d’asile rangent leurs affaires de la nuit après avoir dormi sous tente dans la rue, parce qu’il n’y a pas de place pour les accueillir ailleurs.
Selon Anneleen Van Bossuyt, la ministre de l’Asile et de la Migration, grâce à sa « politique migratoire la plus stricte jamais menée », les demandes sont en baisse. Selon elle, cela signifie que « l’époque où la Belgique était une destination favorite des demandeurs d’asile est révolue ». Pourtant dès le début de cette enquête, on nous affirme le contraire.
Une inquiétude sur le terrain
« Nous, ce qu’on peut dire au niveau du terrain, c’est que les demandes et les besoins n’ont pas du tout baissé. La situation de l’accueil ne s’améliore pas et je dirais même que tout le secteur est très inquiet », affirme Anne Bathily, coordinatrice générale du HUB Humanitaire.
La raison de cette inquiétude : le gouvernement fédéral durcit les règles. Plus d’accueil pour ceux qui ont déjà une protection dans un autre pays. Et le regroupement familial devient plus strict.
La ministre de l’Asile et de la Migration l’a répété : la Belgique a été trop généreuse. « Une politique de migration plus contrôlée. La Belgique est trop attractive pour les gens, donc on veut diminuer cette attractivité », a-t-elle notamment exprimé plusieurs fois. Mais cette diminution d’attractivité a un prix, notamment pour les familles.
Impact sur les familles
Dans un quartier de Bruxelles, nous avons rencontré plusieurs d’entre elles, qui préfèrent rester discrètes. Elles sont actuellement logées grâce à une mobilisation citoyenne. Sans cette aide, elles seraient à la rue. Selon les acteurs de terrain, les récentes mesures ont aggravé les situations des familles.
Anne Catherine de Neve, coordinatrice « Familles » pour BelRefugees explique qu’elles ne seraient plus systématiquement protégées : « Avant, quelle que soit leur situation administrative, l’État belge avait quand même une considération pour la vulnérabilité. Maintenant, ce n’est plus le cas du tout. Des séjours en rue qui peuvent durer plusieurs mois avec des enfants, ça a des impacts inimaginables en Belgique. »
Depuis plusieurs années, la Belgique veut dissuader. Mais cela aurait donc un coût humain qui pose question aux acteurs de terrain. Parmi eux, Sotieta Ngo, directrice de l’ASBL Ciré (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Étrangers). La directrice s’indigne : « C’est choquant. La dissuasion, mais jusqu’où ? Jusqu’où on va atteindre les droits des personnes étrangères et avoir des régimes spéciaux pour les personnes étrangères comparés aux autres personnes ? Eh bien, ça nous pose beaucoup de questions. »
Des collaborateurs Fedasil dénoncent la situation
Et les questions se posent jusque dans l’organisme responsable de l’accueil des demandeurs d’asile. Pour des travailleurs de Fedasil, envoyer des familles dans la rue, c’est franchir une ligne rouge. Nous avons pu joindre plusieurs d’entre eux, mais ils veulent rester anonymes. Nous avons donc reconstitué le témoignage suivant.
« Avant les mesures, on pouvait accueillir toutes les familles. Maintenant plus. Pour les collaborateurs qui doivent les refuser, c’est difficile. Quand il a neigé ces dernières semaines, ils devaient envoyer des familles dans la rue. C’est dur et ça fait mal à tout le monde chez Fedasil », raconte un travailleur.
La loi est claire : la Belgique a l’obligation d’accueillir toute personne qui demande l’asile. Mais dans les faits, l’État belge laisse des demandeurs dormir dans la rue, ce qui lui a déjà valu plus de 15.000 condamnations par la justice.
On a perdu l’espoir. On ne voit pas que ça s’améliore, au contraire.
Plus étonnant encore, dans certains courriers adressés à des antennes Fedasil, il est indiqué que la ministre fédérale demande de ne pas respecter certaines décisions de justice. Des incohérences dénoncées par un travailleur de Fedasil : « On n’est jamais d’accord avec ce que la ministre nous demande de faire. Personne n’est d’accord. Pour les hommes seuls, c’est presque devenu normal de les refuser. Mais pas pour nous. On a perdu l’espoir. On ne voit pas que ça s’améliore, au contraire. On essaie de se battre contre les décisions, mais c’est difficile. »
Saturation du réseau d’accueil
Le réseau Fedasil compte actuellement 34.708 places, avec un taux d’occupation de 94 %. Autrement dit, c’est la saturation. Officiellement, 1.650 personnes figurent sur liste d’attente, parmi lesquelles Dieudonné, qui a été accueilli dans un hébergement d’urgence. Avant ça, il a passé deux mois dans la rue après avoir fui un conflit au Cameroun.
« Je prie beaucoup que les autorités belges me donnent cette chance. C’est la seule option que j’ai. Il faut que ça fonctionne. Si ça ne fonctionne pas, je ne sais pas. Rentrer dans mon pays serait vraiment impossible pour moi », témoigne le Camerounais de 33 ans.
Mais à côté des demandeurs officiels, il y aurait ceux qui sortent des chiffres. C’est-à-dire qu’ils trouvent en Belgique, sans avoir demandé l’asile par la voie officielle. « On a ouvert 100 lits et on n’a pas vu la différence. Franchement, c’est un puits sans fond », affirme Mehdi Kassou, directeur général de BelRefugees.
Une réalité ignorée
Les associations reprochent à la ministre d’ignorer la réalité du terrain. « Je crois qu’elle confond le nombre de personnes qu’elle voit sur ses radars et le nombre de personnes qu’il y a en Belgique », souligne Mehdi Kassou. Avant d’ajouter : « Ces personnes fuient la mort, littéralement. Et donc quand elles arrivent ici, elles ont fui une misère, elles ont fui une menace de mort. Elles arrivent ici, que les conditions de vie, que les garanties sociales qu’on pourrait leur garantir soient reportées de quelques mois, de quelques années ou qu’on leur fasse vivre une misère un peu plus longtemps, ne change rien à leur projet de survie. »
« La seule chose que ça fait, c’est que ça fabrique de la précarité à une quantité absolument industrielle et inhumaine en Belgique. »
Malgré l’inquiétude des associations de terrain, la tendance est à la réduction des budgets et du nombre de place d’accueil, afin de poursuivre l’objectif de dissuader de venir en Belgique.
















