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Signé Giltay: Macron, le maître des horloges

Emmanuel Macron a limogé le 8 janvier 2023 sa première ministre Elisabeth Borne. Elle n’avait commis aucune faute constitutionnelle, et elle n’avait pas été renversée par le parlement. On pouvait juste lui reprocher sur le plan politique de ne pas avoir réussi à élargir la majorité toujours relative. En revanche malgré de vives batailles à l’Assemblée nationale elle avait réussi à faire passer la réforme des retraites et la loi sur l’immigration. En toute logique elle aurait dû poursuivre sa tâche jusqu’aux élections européennes en juin. Mais en France, comme disait le rédacteur de la constitution Michel Debré, le gouvernement "procède" du président, et de lui seul. Et c’est ainsi que le "maître des horloges" a nommé le 9 novembre un Premier ministre de 34 ans, Gabriel Attal, que personne n’attendait à cette haute fonction.    

 "Je serai le maître des horloges". Cette phrase Emmanuel Macron l’a prononcée lors de sa campagne électorale en 2017. Et s’il y a une promesse qu’il a tenue c’est celle-là. Il est décidé à ne pas se laisser dicter son action par les événements. Pour un président sous la Vème République ce n’est pas nouveau. Quand on le pressait d’agir le général De Gaulle répondait : "L’intérêt supérieur de la France n’est pas l’intérêt immédiat des Français". Quant à François Mitterrand, on se souvient de son expression "il faut laisser du temps au temps". 

Le maître des horloges a donc décidé de bouleverser tout seul l’agenda politique. Après le nouvel an, il a reporté d’une semaine le conseil des ministres et bien qu’Elisabeth Borne rentrait d’une mission en Guyane, tout le monde a compris qu’il allait la limoger de manière imminente. La rumeur fut d’autant plus forte que lors de son discours du nouvel an, Emmanuel Macron avait déclaré: "Je sais bien sûr les impatiences, et oserai-je le dire, je les partage". Avant d’avoir, une fois n’est pas coutume, un mot à destination d’Elisabeth Borne : "Je veux ici tout particulièrement remercier la Première ministre et son gouvernement…" avant disait-on dans les coulisses, de la remercier tout court. 

Il avait annoncé quelques semaines auparavant qu’il prendrait à la rentrée un rendez-vous avec la Nation. Comme une dissolution de l’Assemblée aurait été un suicide politique, il ne restait donc qu’à changer gouvernement. La France n’est pas la Belgique. Dans une démocratie parlementaire comme la Belgique, le gouvernement, émane du parlement. On le sait c’est parfois bien long, et ça peut même prendre plus de 500 jours. Mais finalement, un certain nombre de partis arrivent à se mettre d’accord sur un programme et une coalition, ils choisissent un Premier ministre. Nommé officiellement par le Roi, il se présente devant le parlement pour être investi. Il lui faut donc une majorité absolue pour gouverner. 

En France, le président nomme qui il veut quand il veut. Il y a eu plusieurs cas de Premier ministres qui n’étaient ni parlementaires, ni élus. Georges Pompidou, Raymond Barre ou Dominique de Villepin. Cependant, il est de tradition que le nouveau Premier ministre se présente devant le parlement, mais contrairement à la Belgique, il n’est pas soumis à investiture. Le vote est facultatif.

La déclaration de politique générale est le moment fort des débuts d’un gouvernement. C’est là que le nouveau Premier ministre détaille sa politique, exprime ses ambitions et dessine l’avenir qu’il envisage pour la France. En général elle a lieu assez vite après la nomination du Premier ministre. Mais cette fois, elle fut exceptionnelle à plusieurs titres. D’abord, elle n’a eu lieu que trois semaines après la nomination de Gabriel Attal. Ensuite la crise agricole a mis tout de suite le nouveau chef de gouvernement sous le feu des projecteurs, alors que son gouvernement n’était pas encore totalement constitué. Seul 14 ministres avaient été nommés et il restait une quinzaine de postes à pourvoir pour des ministres délégués ou des secrétaires d’Etat. Sous la pression paysanne, l’histoire s’est accélérée et elle a pris un tour surprenant.

Attal le petit horloger

Depuis Nicolas Sarkozy, le rôle du Premier ministre français a été singulièrement affaibli par le Président. N’avait-il pas à l’époque qualifié François Fillon de simple collaborateur ? Or, d’après l’article 20 de la constitution française, c’est le Premier ministre qui "détermine et conduit la politique de la Nation. Il dispose de l’administration et de la force armée".

Dès son élection en 2017, Emmanuel Macron s’est conduit comme Nicolas Sarkozy, se mêlant de tout et ne laissant à ses Premier ministres qu’une part congrue du pouvoir. Or, au paroxysme de la crise agricole, le président était absent, en visite officielle en Inde. C’est donc Gabriel Attal qu’on a vu sur les barrages. C’est lui qui a négocié avec les syndicats paysans, c’est lui qui a donné des instructions au ministre de l’Intérieur pour déployer des blindés aux portes de Rungis. Et c’est lui qui a affronté l’opposition à l’Assemblée nationale.

Privé de majorité absolue, il n’a pas pris le risque de soumettre son discours au vote. Mais il a, grâce à cette crise rurale, eu l’occasion de ressusciter l’essence même de la constitution de la Vème République : le président préside, et le gouvernement gouverne. A son retour, Emmanuel Macron a repris les choses en main et notamment pour la nomination des ultimes ministres. Mais cette séquence a peut-être ouvert de nouvelles perspectives, d’autant qu’après deux mandats consécutifs, le président ne pourra pas se représenter en 2027. 

En attendant il reste le maître des horloges

On s’est beaucoup interrogé sur le sens de cette expression. On y voit une référence à Voltaire, qui écrivait : "L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger". De là à dire qu’Emmanuel Macron se prend pour Dieu, c’est peut-être "un peu" excessif… 
 

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