Partager:
Bruno est retraité. Pendant un certain temps, cet habitant de Chênée (Liège) a travaillé en tant que guide touristique sur le site de Blegny-Mine, une des quatre seules mines de charbon d’Europe où il est encore possible de visiter les galeries. Il y était indépendant complémentaire, mais pour compléter sa pension, ce statut s’est révélé trop peu intéressant pour continuer.
Voilà pourquoi, quand le gouvernement De Wever a vu le jour huit mois après les élections, un espoir est né. « L’accord de gouvernement prévoyait d’autoriser le secteur socioculturel de commission paritaire 329 (dont le tourisme non-commercial et les musées font partie) à bénéficier des flexi-jobs », nous écrit-il via notre bouton orange Alertez-nous.
Il s’agit de ce statut fiscalement intéressant qui permet aux travailleurs actifs occupés au moins à 4/5ème ou pensionnés de cumuler un revenu complémentaire. Un statut beaucoup plus intéressant pour Bruno, mais « le gouvernement fédéral est en place depuis bientôt un an et rien n’a été autorisé à ce jour. Une honte qui met en difficulté un secteur qui, par définition, demande un maximum de flexibilité », dénonce-t-il, impatient.
Ici, tous les guides demandent tous les jours les flexi-jobs !
Le problème, c’est que des profils comme Bruno, le tourisme wallon en manque. Geert Wouters, le directeur adjoint de Blegny-Mine, y est en charge des engagements. Il confirme : « Ici, tous les guides demandent tous les jours les flexi-jobs ! »
Ses guides sont « souvent des pensionnés passionnés », en raison du manque de profils que connaît la Wallonie. Le métier de guide touristique était encore repris comme un métier critique en 2024 et, s’il a disparu de la liste du Forem en 2025, la situation reste tendue. « Il est compliqué de trouver des guides qui veulent travailler. On doit parfois refuser des groupes ou les déplacer à d’autres dates », explique le directeur adjoint du site inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.
C’est là que permettre aux retraités de travailler sous statut de flexi-job répondrait à une demande. Aujourd’hui, « ces pensionnés qui veulent gagner plus doivent prendre le statut d’indépendant complémentaire, mais c’est complexe au niveau de la comptabilité, des déclarations ONSS, etc. Finalement, il ne leur reste plus grand-chose de gagné avec les visites. Alors qu’avec les flexi-jobs, le brut est presque le net », détaille Geert Wouters.
Un statut qu’il connaît bien, puisque la brasserie du site, elle, est autorisée à recourir aux flexi-jobs. En effet, ils ont été créés en 2015 spécifiquement, à l’époque, pour répondre au manque de personnel et aux besoins de flexibilité de l’horeca.
Clément Lalot, le directeur de l’ASBL Musées et Sociétés en Wallonie, qui compte 200 membres, confirme qu’une partie du secteur verrait l’arrivée des flexi-jobs plutôt d’un bon œil. « C’est vrai qu’il y a une pénurie de guides mais surtout de guides avec des connaissances importantes (trilinguisme, capacité de vulgarisation, capacité d’empathie…). Actuellement, un musée sur deux est régulièrement à la recherche de nouveaux guides et une dizaine de nos membres nous ont sollicités pour nous demander de nous pencher sur la question » des flexi-jobs, reconnaît-il.
Le projet de loi a été préparé
Mais s’il y a une demande de certains employeurs comme des travailleurs, pourquoi cela traîne tant au niveau politique ? « L’accord de gouvernement prévoit une extension des flexi-job à l’ensemble des secteurs, tant publics que privés », confirme le ministre de l’Emploi David Clarinval (MR), qui assure que « c’est une priorité ».
Mais le gouvernement De Wever n’a pas que cette priorité-là, d’autant plus en cette période de blocage au niveau du budget fédéral. Néanmoins, le ministre l’assure : « Le projet de loi a été préparé en collaboration avec le cabinet Vandenbroucke. Mon objectif reste la mise en œuvre de l’accord de gouvernement. »
On ne sait donc pas quand, mais les flexi-jobs dans le secteur du tourisme et des musées verront bien le jour, un jour… D’autant qu’il sera impossible pour les syndicats de l’empêcher.
En effet, ce projet de loi « inverse la philosophie » actuellement en place avec les flexi-jobs, explique encore le ministre. « Auparavant, un accord sectoriel était nécessaire pour permettre les flexi-jobs. Avec les nouvelles règles, les flexi-jobs seront de facto possibles et un accord sectoriel sera désormais requis pour organiser un ‘opt-out’ », soit une sortie du système.
Il suffit d’un employeur pour tout bloquer
Au grand dam des syndicats, qui voient le droit de veto dont ils disposaient jusqu’ici revenir dans les mains des patrons. Benjamin Moëst est permanent au service d’étude de la CSC Alimentation et Services. Ayant l’horeca dans ses attributions, il est en quelque sorte le spécialiste des flexi-jobs au syndicat chrétien depuis 10 ans. Il explique : « L’opting out, c’est effectivement la possibilité de sortir des flexi-jobs, mais il faut le faire via une convention collective de travail, donc il faut une unanimité au niveau de la commission paritaire pour prendre cette décision. Donc il suffit qu’il y ait un employeur qui ne soit pas d’accord pour tout bloquer, et alors on ne sort pas du système. »
Bonne nouvelle pour Bruno et les employeurs du secteur touristique qui sont demandeurs. Mauvaise nouvelle pour les syndicats, qui rappellent leur position : « Les flexi-jobs sont une forme d’emploi précaire supplémentaire dans l’arsenal des employeurs et un danger par rapport à la sécurité sociale car ils en limitent le financement » en étant moins taxés que les autres types de contrats, rappelle Benjamin Moëst.
Il constate enfin que les « statistiques des flexi-jobs montrent une tendance : ça devient un système de travail d’appoint pour les pensionnés qui n’ont pas une pension suffisante ou qui veulent rester actifs. De 10 % de pensionnés, on est passé aujourd’hui à 30 % et avec la généralisation, à mon avis, on va dépasser les 50 % », prédit-il. Et parmi eux, il y aura certainement Bruno.


















