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En Belgique, devenir voyant est à la portée de tous : une belle plaque, un peu de matériel, une inscription à la Banque-Carrefour des entreprises… et c’est parti. Le secteur des arts divinatoires n’est soumis à aucune règle spécifique dans notre pays. Le secteur serait pourtant très lucratif, pour très peu d’efforts fournis.
Notre enquête débute chez Esmeralda, une voyante et tarologue depuis 38 ans, elle commence sa consultation, à laquelle nous avons pu assister, par un rituel. « Voulez-vous bien prendre trois cartes de la main gauche, s’il vous plaît. Ce sont d’excellentes cartes. On peut vraiment prétendre une belle évolution pour l’année qui vient », assure-t-elle.
Esmeralda dit avoir une clientèle fidèle. Son prix est clairement affiché : 90 euros par séance, pour ce qu’elle considère comme une passion, pas un métier. Grâce aux cartes, elle peut livrer des conseils plus ou moins clairs : « Pour vous il y aura des choses à lâcher, des choses à laisser, parce que c’est peut-être le moment de passer aussi un peu la main », annonce-t-elle à sa cliente.
Interrogée sur l’idée d’avoir un « don », elle est catégorique : « Non, je n’ai pas de don. Tout le monde possède des capacités extra-sensorielles à l’état latent. Raison pour laquelle on ne doit jamais se prendre pour l’élu de Dieu, ni avoir la prétention de détenir un pouvoir », prévient Esmeralda.
Un secteur envahi par les escrocs
La voyante sait que sa pratique est critiquée et l’avoue sans détour : c’est largement justifié. Le secteur des arts divinatoires est envahi par les escrocs : « Il n’y a aucune réglementation, donc la porte est ouverte à n’importe qui, à n’importe quoi et au gros n’importe quoi : un peu de baratin, une personne un peu fragile, vous faites gober ce que vous voulez », assène Esmeralda.
Ces gens ont un pouvoir énorme
Selon elle, la pratique s’est banalisée ces dernières années, notamment sur internet et les réseaux sociaux. Il faut bien l’avouer, il est difficile, même impossible de s’y retrouver face aux multiples vidéos et annonces : tous font croire qu’ils peuvent prédire l’avenir et qu’ils ont la solution miracle.
Victime d’abus et d’escroqueries
Marie, 57 ans, est tombée dans le piège. Elle est depuis toujours fascinée par les arts divinatoires. Comme beaucoup, elle en a honte, mais reconnaît avoir été trompée : « Ces gens ont un pouvoir énorme, surtout quand ils vous annoncent des mauvaises nouvelles. Ils ont un levier pour avoir une incidence sur vous et pour pouvoir proposer ces travaux ».
Elle a dépensé des milliers d’euros pour des pratiques douteuses. Elle a même été abusée sexuellement par un soi-disant voyant : « J’étais hypnotisée, j’étais convaincue que c’était ce que je devais faire ».
Marie nous parle des praticiens sur internet, qu’elle a également consultés, souvent par téléphone : « Ils prédisent l’avenir, donc c’est plutôt gentil. Mais ça coûte beaucoup d’argent, et plus on veut poser des questions, plus le temps dure. Tout ça coûte ».
2€ la minute par téléphone
Nous avons voulu entendre ces beaux-parleurs, référencés sur des plateformes avec leur nom, photo et évaluations de clients. Notre scénario : une prétendue reconversion professionnelle. Le prix : 2 euros la minute. Des voyants sont disponibles 24h/24, 7j/7.
Ce n’est pas pour cette année
La personne que nous avons en ligne se dit médium. Elle ne sait pas qu’elle est enregistrée. « Je vois sur le mois de novembre que vous allez parler avec un homme. Un peu plus âgé que vous, un homme d’expérience. Et je vois que cette personne vous proposera quelque chose. Vous allez quitter l’endroit où vous travaillez actuellement. Tenez-moi au courant, d’accord ? », lance-t-elle.
Autre essai, autre soi-disant voyante, même scénario. Mais réponse différente : « Concentrez-vous bien. Ce n’est pas pour cette année qu’il faut accéder à ce changement. Ça sera à partir de la deuxième moitié du mois de janvier 2026 ».
Ces deux appels nous ont coûté 40€, sans savoir réellement qui était au téléphone.
90 % des voyants seraient des escrocs
En Belgique, la profession n’est pas spécifiquement réglementée. Personne ne sait combien ils sont, combien de citoyens les consultent, et combien sont victimes d’escroqueries.
En France, il existe une fédération et un syndicat qui estiment que 90 % des voyants sont des escrocs. Youssef Sissaou, président du syndicat SPAD et à l’origine de la création de l’INAD (Institut National des Arts Divinatoires), alerte : « C’est devenu une activité à part entière d’escroquerie et les victimes se comptent par milliers chaque année. Il faut simplement qu’il y ait un minimum de contrôle, un minimum de surveillance pour protéger le consommateur qui est livré à lui-même », plaide Youssef Sissaou.
Cette instance est en contact avec les pouvoirs publics et plaide pour un recensement de tous les praticiens. En Belgique, une telle organisation n’existe pas. Esmeralda a cependant fondé une association qui regroupe une vingtaine de praticiens.
Légiférer un secteur abstrait sera compliqué. Elle veut surtout informer les citoyens et les mettre en garde : « On ne bâcle pas une consultation. Vous savez, vous faites de l’humain. La personne, elle se pose des questions importantes sur sa vie. On ne règle pas ça en 10 minutes. Donc assurez-vous qu’on vous accorde du temps, qu’on vous annonce le prix avant de commencer, que ce prix sera fixe et qu’il ne changera pas. On ne propose pas, évidemment, de travaux occultes, de médailles miraculeuses, de retour de l’être aimé, de multiplication du chiffre d’affaires. »
Se lancer en tant que voyant sans compétence est une mauvaise idée. Il est interdit de promettre des résultats ou d’exploiter une vulnérabilité. L’escroquerie est punie par la loi, même si elle est parfois difficile à prouver.

















