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Benjamin conserve précieusement dans une boîte un élément indispensable à l’enquête : une preuve que lors de l’accouchement de sa compagne, Chloé, des compresses ont été oubliées dans son corps.
Un accouchement suivi de complications graves
Le 8 janvier dernier, Chloé accouche de son premier enfant, Timéo. Lors de son retour à la maison, elle souffre de douleurs intenses. « J’avais du mal à m’asseoir, ça me tirait, raconte-t-elle. Le seul truc qui me soulageait, c’étaient des poches de glace ». Et Chloé de confier : « Je n’ai jamais eu une douleur comme ça, avec une odeur assez nauséabonde ».
Benjamin a sorti lui-même les trois compresses oubliées. Elles seront restées 10 jours à l’intérieur du corps de Chloé. « J’aurais pu avoir une septicémie. Un choc toxique… J’aurais pu y passer », raconte la maman.
« Une chose est sûre, je ne compte pas laisser passer la chose », lâche Benjamin. Le couple attend des excuses de l’hôpital et une indemnité pour le préjudice.
L’établissement carolo refuse toute interview, mais confirme l’incident : « Cet événement indésirable s’est potentiellement déroulé lors de soins post-accouchement. Ces évènements restent extrêmement rares. Le dernier date de 2023 alors que notre maternité enregistre plus de 2000 accouchements par an. »
Grâce notamment à la preuve conservée, plusieurs experts nous le confirment : établir l’erreur sera limpide. En revanche, ce n’est pas le cas de tous les dossiers qui arrivent dans le cabinet de Ludovic De Block, avocat spécialisé en responsabilité médicale : « Il est certain que l’oubli de compresse dans le corps d’une patiente constitue ce qu’on appelle une sorte de cas d’école de l’obligation de résultat. Dans d’autres cas, c’est beaucoup plus complexe parce que la science médicale, elle, n’est pas certaine. Ce n’est pas comme la science mathématique, ce n’est pas blanc ou noir. Il y a une zone grise qui est parfois très étendue. En droit belge, c’est à la victime de prouver la faute médicale ».
La frontière ténue entre faute médicale et aléa thérapeutique
Cette zone grise est parfois très étendue. En droit belge, c’est à la victime de prouver la faute médicale. « Les gens confondent souvent la faute et le dommage, explique Benoit Renotte, médecin de recours. Toute la difficulté de ce genre de dossier, c’est de distinguer l’erreur médicale de l’aléa thérapeutique. Oubliez les compresses lors d’une intervention chirurgicale, ce serait une faute médicale. Garder des douleurs après une opération de la hanche, c’est plutôt une complication attendue. »
Pour cette enquête, on a voulu voir comment on évite les accidents. Mais plusieurs hôpitaux ont refusé de nous recevoir par crainte d’être associés aux erreurs.
L’Hôpital Delta nous accepte pour montrer toutes les balises qui existent.
« Toute opération est standardisée de A à Z depuis l’entrée du patient jusqu’à la sortie, et on effectue les tâches de manière systématique », explique Matthieu Clanet, chef de service d’anesthésie à l’Hôpital Delta (CHIREC).
Nous suivons une chirurgie gastrique. Effectivement tout est standardisé. Une procédure est suivie précisément. « Vous aurez peut-être remarqué qu’on arrive à se coordonner sans parler, souligne Anne-Catherine Dandrifosse, chef du service de chirurgie. Ce sont des interventions qui sont très standardisées. On travaille ensemble depuis plus de 20 ans. » À plusieurs moments de l’opération, des vérifications sont faites pour éviter les accidents.
Il est plutôt rare de rencontrer un médecin qui n’a jamais été confronté à une plainte. Pourtant, pour un professionnel de la santé, c’est un moment difficile.
Le poids des plaintes pour les professionnels de santé
« La plupart du temps, elles sont heureusement injustifiées. On le vit vraiment avec beaucoup de difficultés, confie Anne-Catherine Dandrifosse, chef de service de chirurgie, Hôpital Delta (CHIREC). L’âme de notre métier, c’est d’aider les autres et de faire en sorte qu’ils aient une meilleure qualité de vie, meilleure espérance de vie. Et quand les choses ne se passent pas tout à fait comme on les aurait programmées, eh bien tout le monde le vit mal, que ce soit les patients ou que ce soit les soignants. »
Ce mal-être entraîne des procédures souvent très conflictuelles. Et Benjamin et Chloé le savent : elles prennent aussi du temps. Entre 3 et 5 ans lorsqu’il faut passer devant les tribunaux. Ludovic De Block, avocat spécialisé en responsabilité médicale, explique : « Dès que les fautes sont plus complexes et que le préjudice est plus grave, il y a une position des assureurs, des hôpitaux et des médecins qui est de tenter de contester le maximum pour au final s’exposer le moins possible à des frais par rapport aux victimes. C’est ça qui crée aussi les tensions et la durée. »
Le Fonds des accidents médicaux (FAM) : une alternative pour les victimes
Pour les victimes où une erreur ne peut être prouvée, il existe le FAM, le Fonds des accidents médicaux. Une demande d’avis est gratuite. Et le délai de traitement est plus rapide : 13 mois en moyenne. On enregistre ces dernières années une hausse des demandes. Plus de 800 en 2025, c’est le double d’il y a 5 ans.
« Nos processus se sont améliorés, le personnel, le cadre du FAM est aujourd’hui vraiment en équilibre et complet », explique Isabelle Durnez, Directrice du Fonds des accidents médicaux
Les incidents comme celui de Chloé et Benjamin ne sont pas recensés en Belgique, contrairement à d’autres pays. Impossible donc de fournir des chiffres précis.
Certains plaident pour une plateforme nationale pour répertorier tous les accidents.

















